Adonc, il
vous aura sans doute échappé cette semaine de grève,
puisque dans l’ensemble ni les journaux, ni les
chaînes télé n’en causent, quelques petits
détails dans notre actualité. Figurez-vous que,
tandis que nombre de voyageurs patientent sur le quai
des gares, ceux du métro parigot, tandis que quasi
tous se sentent pris en otages par des privilégiés
— ces ordures qui devraient cotiser 40 ans
comme tout le monde alors que leur espérance de vie
est de sept ans inférieure au lambda : vous,
moi. Il vous aura sans doute échappé disais-je, que
si le gouvernement cherche à abolir les privilèges,
il ne touche pas à certaines castes, pas les
militaires, pas les élus… Ben non. Mais trop
facile, trop rentre-dedans et trop c’est trop,
alors causons plutôt du fils Tapie qui, parce
qu’il n’a pas payé son loyer depuis des
mois, qui parce que l’arriéré s’élève à
88 853 € se fait mettre dehors, expulsé,
par décision du préfet des
Hauts-de-Seine début
octobre de son 220 mètres carrés. Ça sentait bon
la justice, d’un seul coup on se plaisait à
rêver de la même pour chacun, mais, fin du
rêve : Claude Guéant intervient et, paf, la
dette est révisée à la baisse et le fils prodigue
continuera de crécher à Neuilly dans son loft,
avec remboursement de sa dette échelonnée sur six
mois. Loft appartenant à la Caisse des dépôts, ben
tiens. Mais encore trop facile, alors passons
là-dessus et évoquons plutôt l’affaire
« L’Arche de Zoé », évoquons
l’histoire de cette centaine d’enfants
promis à l’adoption, enlevés à leur parents,
promis à d’autres, mais n’extrapolons
pas car tout ça est malsain, tellement que bien
entendu notre gouvernement n’était pas au
courant, jamais de la vie ! Jamais de la vie,
j’ai dit.
— La garde des sceaux fait pas partie du
gouvernement ?
— Rachida Dati ?
— Celle-là même !
— Ben, il me semble bien que si, Raymond.
— Ben alors ?
— Ben alors quoi ?
— Ben rien, tu serais pas un peu de droite
toi ?
— Si être de droite c’est pas supporter
les privilégiés, sans doute.
— Et la vérité t’en
fais quoi ?
— Tu m’emmerdes Raymond. La vérité
c’est que les privilégiés de grévistes
m’empêchent de bosser, c’est tout ce que
je vois moi.
Et laissons là cette discussion de comptoir et, tant
que nous y sommes, n’évoquons pas non plus le
cadeau fiscal fait aux riches, cadeau de 15 milliards
€, merde 15 milliards c’est pas rien,
pendant que les rues de Paris supportent autant de
miséreux sur grille de métro, parlons pas non plus
des premiers morts de froid et surtout, surtout, ne
parlons pas du fait que Bercy demande à EDF
une
avance de 1 milliard sur les dividendes escomptés
au titre des résultats 2007, tellement ledit
cadeau les fout dans le rouge. Et ne disons pas
que c’est une première, que jamais ça ne
c’est vu une chose pareille, ne disons rien.
Ou disons, faisons comme tout le monde :
« Font chier ces privilégiés qui
m’empêchent de bosser ! »
— T’as raison Raymond, font chier !
On arrivera jamais à s’en sortir !
— Ouaip’s !
— Tu sais ce qui me rend le plus triste
Raymond ?
— Vas-y dis.
— Ben si je travaille pas aujourd’hui à
cause de ces enfoirés de privilégiés, je sais pas
comment on va faire pour payer l’appart du
petit de Tapie.
— Ben oui !
172%, et
non 140%, c’est l’augmentation que notre
chef d’état : ce grand petit homme,
s’est accordé. 19000 € et des brouettes,
sans payer la bouffe, pas davantage ses déplacements,
ni loyer, ni rien d’autre d’ailleurs.
19000 euros, oh la coquette somme que voilà…
Mais ne soyons pas mesquin, c’est évident, il
travaille plus que ses prédécesseurs, adonc, ça
mérite bien une petite compensation de… 172%.
Ce qui me fait penser que le nombre de mes élèves par
classe à subi, par rapport à l’an passé, grosso
modo, la même augmentation. Pas grave je me suis dit,
non, pas grave parce que techniquement, je veux dire
que prenant au pied de la lettre les promesses de
campagne de notre grand petit homme, je travaille
plus — environ 170% — et que, donc,
sûrement que sur ma fiche de paye je vais découvrir,
oh surprise, une majoration de salaire
proportionnelle aux efforts accomplis.
J’étais tout sourire.
Le monde s’offrait à moi.
J’ai même fait un détour pour admirer la
dernière Alpha-Roméo.
Acheter du champagne.
Des chandelles pour annoncer à ma belle que « Ça
y’est ! Bon, d’accord c’est pas
encore le grand luxe mais n’empêche que
l’on peut partir à Ostende pour les vacances,
ailleurs si ça nous chante, s’acheter un
appartement dans le 10è, pas faire tout ce qui nous
passe par la tête, non, mais presque. »
Imaginez…
— 170% tu te rends compte… on peut même
projeter de faire des gosses : un, pour
commencer.
Moi, d’un coup, je me mettais à croire aux
politiques, je me disais : « C’est
pas possible qu’il fasse un geste pour lui sans
en faire pour nous, non, parce que sinon, avec 7
millions de personnes à la rue et encore beaucoup
plus de smicards qui peinent à vivre ou si peu, sans
parler des autres : tous les autres qui arrivent
pas à joindre les deux bouts, il va foutre la France
à feu et à sang. Les gens vont se bouger, débouler
dans les commissariats, incendier le Sénat,
L’Assemblée Nationale, L’Èlysée, que
sais-je encore…
J’y croyais à mort.
Ouvrant l’enveloppe qui contenait ma fiche de
paye, dépliant ladite fiche de paye, et tombant de
haut, puis un peu plus tard jetant un œil par
la fenêtre et réalisant que nul ne traînait dans la
rue pour fondre sur L’Èlysée et réclamer leur
due, j’ai repensé à la phrase de De
Gaulle : « Les Français sont des
veaux ! »
J’ai failli mailer ça à notre grand petit
homme, mais je me suis ravisé, sans doute qu’il
était au courant depuis longtemps, lui.
172% merde, pendant qu’on en chie !
Pardon, pendant qu’on bouse.
