Je grimpe
les quelques marches qui conduisent à mon bureau, y
dépose un café tiède, prends place devant la bécane.
Je regarde le clavier comme un étranger, il va me
falloir le dompter, ai-je quelque chose à dire
seulement ? Actu : quelques
« jeunes » — comme aime à les
qualifier désormais les médias — ont brûlé un
bus dans la banlieue de Marseille, avec le bus :
une jeune fille de 26 ans. Je lis, relis
l’article : réalise que je n’ai rien
à dire à ce sujet, juste envie de comprendre le
pourquoi, mais y en a t-il seulement un de
pourquoi ? Actu encore : « Prix
littéraire, la grande magouille », sans
blague ? Rien à dire à ce sujet-là non plus, je
m’en doutais, comme tout le monde
j’imagine, alors comme tout le monde je
m’en fous un peu. Quoi d’autre ? Pas
grand chose en vérité : beaucoup de haine,
beaucoup de sang, ici, ailleurs, autre part, la
routine en sommes, et donc : allumer une
cigarette et plonger dans les mots en me remémorant
cette phrase : « Un premier roman
c’est souvent une gueule de bois soulagé par la
syntaxe* » aussi, voyons si j’ai le
dégrisement beau : écrire.
Sinon,
il manque d'images ce blog.
*Eric
Neuhoff (Extrait d’interview)
—
Alors, comment ça se passe ?
—
Quoi donc ?
—
Ben les ventes de ton bouquin pardi.
J’évite
de répondre c’est un peu tôt pour ça, un peu
tôt pour… Mais au fait :
—
Tu l’as aimé ?
—
Quoi donc ?
—
Ben mon bouquin pardi.
—
Je, je ne l’ai pas encore acheté. J’ai
une pile énorme en attente, quantité de bouquins en
retard et pas trop le temps de lire en ce moment.
Enfin, tu vois…
—
Oui, je vois, sinon « Les bienveillantes »
c’est comment ?
—
Un peu déçu, mais tout de même faut reconnaître que
ce gars-là sait écrire
—
Il paraît oui.
—
Allez, au plaisir et bonne chance.
Oui,
je sens qu’il va m’en falloir de la
chance. Et pas qu’un peu.
J’ai
les propos légers et c’est sans gravité que je
raconte, me raconte. Est-ce d’en avoir trop vu,
d’avoir été déçu souvent ou est-ce plus
simplement que je ne sais traiter le monde
autrement ? Je pourrais, écrivant, devenir
grave, limite sérieux, ajouter de la profondeur comme
l’on creuse un trou puis y jeter ma dépouille
d’artiste maudit, histoire d’obliger le
respect. Histoire aussi de maintenir le mythe de la
souffrance, celle inhérente au boulot d’auteur,
parce que, c’est bien connu : faut
souffrir pour créer et, si possible, disséquer,
expliquer cette souffrance ou, mieux, endosser celles
des autres et l’exprimer.
Sauf
que je trouve le procédé un brin facile, émouvoir
avec un sujet tel que la guerre — par exemple
— c’est laisser écrire la guerre, elle
n’a besoin de personne pour ça la guerre, pas
besoin d’un auteur pour raconter
l’évidence, pour dire sa nature, la profondeur
de sa bêtise. Entrer dans ladite guerre autant de
personnages et faire en sorte que chacun ait son mot
à dire à ce propos : en voilà un qui
l’aime la guerre, en voici un qui la déteste,
celui là en est à l’origine, un autre ponctuera
le conflit, le suivant en fera commerce etc…
et tous auront de bonne raisons d’être ainsi,
des raisons profondes parce que tous auront vécu des
vies si particulières que naturellement… Non,
la vérité c’est qu’il faut dire en se
taisant, émouvoir sans démontrer, évoquer sans
expliquer. Ainsi, le roman parfait ne contiendrait
aucune histoire, ordonnerait des mots pour se faire
recueil d’impressions, détonateur
d’émotions et saurait s’en tenir là. Sans
doute est-ce pour cette raison que le meilleur des
romans d’un auteur est encore celui qu’il
projette d’écrire sans encore s’y être
mis.
Sans
doute…
Assez
simplement, plus on en parle plus y se vend, moins on
en parle moins il se vend.
Comme
j’ai pas envie de me la jouer désabusé, juste
parce que c’est pas dans ma nature, que
j’ai pas envie non plus de causer des medias
qui, sans cesse racontent les mêmes, je me tais.
Café,
silence et écrire.
Quoique,
d’un coup j’y pense, je n’ai pas
d’habitude étrange, je ne me tape pas un
calendos au petit-déjeuner et, aux fruits pourris je
préfère les fruits frais. Bordel, c’est
peut-être ça qui déconne dans le fond ? Si je me
découvrais une petite manie, un truc bien à moi qui
me rendrait d’un coup unique, voire attachant.
Culinairement s’entend, vu que c’est très
tendance, que ça a, faut croire, son importance.
Voyons…
Manger
du poisson cru, l’accompagner d’un Pastis
allongé au Coca-cola tout en écrivant et écrire nu.
Bien
ça !
Je
m’y colle de suite.
L’hiver
se pointe. L’hiver et son lot de malheureux,
quantité… Parmi ces innombrables est une caste
à laquelle toujours je pense, une pour laquelle je
verse une larme toute compatissante : celle des
compagnons des hôtesses de péage. Compagnons, maris,
amants, n’importe, mais qui durant tout
l’hiver, s’allongeront aux côtés
d’une femme à la main droite glacée, la même
main qui prend ou rend la monnaie : seule partie
de leur corps qui réchappe au chauffage de la micro
cabine dans laquelle elle bosse toute la sainte
journée.
Imaginez
un peu le calvaire de ces hommes caressés six mois de
l’année par une main glacée, ou au mieux, si
l’hôtesse est compatissante : par une main
gauche.
La question que l’on me pose le plus souvent au sortir de « Babylone sous les bombes » est : « Est-ce vrai ? » Suivent d’autres question du genre : « Babylone existe-elle ? », « Le narrateur est-ce toi ? » etc… C’est curieux comme interrogation car au bout du compte, quelle différence cela ferait-il que je sois le narrateur ou que Babylone partage ma vie ? Bon, je réponds tout de même histoire de calmer l’appétit féroce de quelques lecteurs qui ont eu la gentillesse de me lire et d’aimer mes lignes, — souvent — : tout est vrai et tout est faux, et je vous dis ça vous regardant droit dans les yeux, sachant que je mens mieux que je ne dis la vérité, ou encore, que j’ai cette manie de prosateur : à savoir que je mens comme je respire, ou plutôt : qu’il m’est indispensable de mentir pour respirer à mon aise.
Paraît
que j’ai froissé du monde parlant ainsi des
ateliers de L’Oulipo, paraît que je suis
irrévérencieux, que de mes contemporains je
m’en moque, que c‘est pas bien, vilain et
tout ça. Pourtant, je ne livrais là que mes
impressions, ne jugeais en aucun cas la démarche,
exprimais plutôt mon incompréhension, et pour cause
j’y entrave que dalle à ladite démarche, niet,
ouallou… Aussi, si mes propos ont pu choquer,
m’en vais préciser quelque faits :
effectivement les Oulipiens sont des personnes
cultivés et sympathiques pour la plupart, et ouverts,
et partagent volontiers leur toit, leur pinard et
leur bonne humeur. J’en conviens volontiers,
d’autant que nous fûmes aimablement invités
pour clore les ateliers à festoyer chez l’un
d’eux, que ce fut une soirée agréable de
laquelle nous rentrâmes fort tard et quelques peu
grisés — moi, surtout.
Soirée
charmante donc, et instructive, car en terrasse on
débattait volontiers de choses aussi diverses que les
câbles marins, le théâtre potentiel, l’avenir
de la littérature, ou encore de la mort
« heureuse » d’Oskar Pastior, décédé
sur divan alors qu’il révisait les notes
préparatoires d’un discours qu’il aurait
sans aucun doute prononcé avec la fougue et le talent
que nous lui connaissions — vous surtout
— le lendemain même, en recevant le prix
Georg-Büchner-Preis : « Un prix aussi
prestigieux que le Nobel, mais en moins
international, en moins connu, mais plus typiquement
Allemand. »
Pour
l’anecdote, Oskar ne toucha pas — de fait
— les 40 000 € accompagnant la
prestigieuse distinction qui lui fût tout de même
attribuée à titre posthume, et nul ne sait ce
qu’il advint de cet argent.
Voilà,
j’espère avoir corrigé mon manque de correction
en vous narrant ces quelques détails, en vous
racontant de quelle belle manière les membres de
l’Oulipo partagent leur savoir, leur culture.
Enfin, pour être tout à fait franc, pas toute leur
culture, parce que la Marie-Jeanne — locale
j’imagine — roulée dans un deux feuilles,
ben j’ai pas eu l’occasion, de tirer
dessus.
Des
chiffres qui font rêver :
330
000 réponses pour « Les bienveillantes »
sur Google.
288
000 pour « Jonathan Littell » toujours sur
Google.
Plus
de 100 000 exemplaires vendus à ce jour.
Depuis
la rentrée littéraire, les médias nous bombardent
avec ce genre de jolie phrase « Le meilleur
roman français de la rentrée est-il
américain ? », partout, pas moyen d’y
échapper, paraîtrait même que Gallimard, débordé par
le succès du bouquin aurait employé le papier destiné
au retirage du dernier Harry Potter pour réimprimer
la merveille de 900 pages. Si on vous le dit !
Paraîtrait aussi, que l’auteur aurait touché un
à valoir plus que conséquent sur ses futures ventes,
pour ne pas dire anormalement élevé tant son éditeur
était sûr de son coup.
Je
ne m’exprime pas là, sur les qualités de
l’œuvre, je ne l’ai pas lu,
n’ai pas les moyens en ce moment de
m’offrir le pavé qui est peut-être un très bon
roman. C’est juste que je m’interroge sur
la façon, la manière « d’obliger » un
lectorat.
Un roman,
c’est avant tout une intimité partagée,
n’y a t-il donc pas-là un non sens ?
Voire
une antinomie ?
Remarquez
que, je le découvre, on peut-être à la fois
socialiste et Royaliste, alors…
Alors
mettons que je n’ai rien
dit.
J’ai
finalement accepté d’accompagner quelques amis
à lille pour une cession de
l’Oulipo. Je
dis finalement parce que j’avoue me méfier
de l’écriture sous contraintes.
D’ailleurs le mot, le concept même de
contrainte m’effraie.
Installés,
serrés autour d’une table, un type aussi
pédagogue qu’un lèche frites baignant dans un
évier s’emploie à nous expliquer les
contraintes d’une terine.
Nous
terinons en chœur.
Au
sortir de l’exercice collectif, je fais le
point : j’ai envie d’une bière,
d’une cigarette…Mais déjà il faut
s’enfourner dans un petit amphithéâtre pour une
lecture publique. Faisons donc ça, abandonnons
l’idée d’une mousse fraîche et bulleuse,
celle d’une la clope défonce poumons, prenons
place et religieusement écoutons.
Ils
sont cinq, lisent leurs textes à tour de rôle, les
puisent dans de petits bouquins disposés en éventail
devant eux, chacun les siens, ça me fait
l’impression d’une autopromotion à peine
voilée et ça dure et dure encore : pléiade de
métro, de bistrot, baobab…
Je
décroche, n’écoute plus, pense à tous ces
auteurs qui travaillent avec comme seule
contrainte : l’inspiration ; des mots
autres que ceux-là, des mots libérés, débarrassés du
carcan de l’application mathématique, de
l’obligation de genre : mots vrais,
fouillis de sentiments, d’humeur… Mots
au jour le jour s’encrant dans l’avenir,
non dans le passé.
Quittant
la séance, j’ai la sale impression de sortir
d’une commémoration où un truc du genre, aussi,
du bout des doigts je cherche ma cravate sombre pour
la renouer, ou pire : me pendre avec…
Sauf que bien sûr, de cravate j’en porte
jamais, pas d’avantage de costar de cérémonie
ni rien de triste, alors, aller boire une bière,
fumer une clope, respirer, et penser que malgré les
embarcations restées à quai, la mer est vaste, la mer
est belle, et sans doute restent-il quelques coins de
sa chair d’eau que nul marin n’a encore
caressé.
L’espérer.
Battre le
pavé parisien. Se sardiner dans le métro, le
RER… Rebattre le pavé parisien, se sardiner,
recommencer. Entre deux trajets, observer
l’humanité qui se presse, se bouscule, vaque à
quelques occupations mystérieuse mais
vraisemblablement urgentes, mais vraisemblablement
nécessaires.
Se
poser quelques instants à la terrasse d’un
café, pile sous le soleil automnal, s’en offrir
un de café, ou autre chose… Toujours être
surpris par les tarifs pratiqués dans les bistrots de
la capitale « Merde, ils le font avec quoi leur
kawa, leur bière ? » Sans doute est-il
torréfié à la main dans quelques salles privées, par
quelques spécialistes es café, sans doute est-elle
fabriquée, mise en fût là, sous nos pieds et sous
l’œil expérimenté du champion du monde du
brassage d’orge.
Une
tournée, — petite la tournée — à Saint
Germain des Prés, c’est le prix d’un
roman.
Rerebattre
le pavé parisien, se sardiner dans le métro, le RER,
et manquer de vomir entre chaque station…
Ouais,
ben j’aimerais bien vous y voir vous,
bringuebalé, chahuté ligne 6, avec dans
l’estomac le dernier PPD’A, le dernier
Levy, et le dernier Nothomb — par
exemple.
7542
c’est la position des ventes d’un
bouquin, le mien, sur Amazon. Mais sur combien de
livres au fait ? Un peu plus de 250 000 lis-je,
c’est pas si mal. Ce pourrait être une belle
journée, d’autant que ce fait 25 ans pile que
la peine de mort a été abolie en France. Que je fête
ça en buvant mon 5ème café. Que dans trois jours je
suis à Paris… bref, les chiffres du jours sont
positifs me dis-je, me le répète-je jusqu’à
tomber sur l’information du jour, tout aussi
chiffrée : 34,2% des électeurs Flamands ont voté
pour l’extrême droite. Je rêve, ou j’ai
mal lu suppute-je. Non parce que pour quelle raison
au juste un si petit endroit parlant une langue quasi
inconnue du reste de l’humanité aurait le désir
de se renfermer davantage ?
J’hésite :
me rendre dans une librairie pour, de visu, constater
la naissance ou m’ouvrir une me prendre une
cuite pour fêter ça, ou encore parler de tout,
de rien, comme ça vient ou ne vient pas. Genre :
Aubade délocaliserait ses ateliers de fabrication en
Tunisie : en voilà une nouvelle qu’elle
est triste. Ou encore : un japonais mémorise 100
000 décimales de pi et les dicte… Puis…
Puis je reçois le coup de fil d’un ami de
vieille date, un qui me raconte comme l’amour
est triste, comme il est mal sans elle… Je ne
sais pas comment l’aider, peut-on seulement
aider ? Ferré disait : « L’amour
est triste, bien sûr, mais c’est difficile, au
bout du compte, c’est difficile… »
Je
raccroche ému, et déboule un texto, un d’autres
amis, — un couple —, il dit :
« neuf mois aujourd’hui que petite Oumaï
est partie… Pensée pleine d’amour pour
elle. »
Neuf
mois qu’une petite fille s’en est en
allée dans un accident de voiture parce que la vie
connasse dérape sur les voies express, parce que la
vie trépasse au hasard, comme ça lui chante, comme ça
lui plaît à la vie de cesser, malgré nous, malgré
toute cette application que nous mettons, jour après
jour, à être, à vouloir, à désirer intensément
qu’elle soit autre. Neuf mois petite fille, que
l’on priait, nous, les athées, pour que tu
vives, que tu te réveilles, que tu marches, que tu
nous refourgues à nouveau tes sourires, mais…
Ce
jour Oumaï : rêve d’un homme, autant de
galère misère et toutes les beautés qui vont avec, ce
jour c’est à toi que je l’offre. Avec
j’y glisse le reste : des mots maladroits,
l’idée d’un « Si seulement »,
mes amis, ma chair, et l’amour de cette terre
que tu ne connaîtras pas, mais qu’incessamment
nous arpenterons, pensant à toi, souvent.
Demain,
dans toutes les librairies s’exposera sous
couverture un rêve, trois ans de travail, de patience
et d’envie. Demain est le jour de la
délivrance, la fin du combat. Alors, bonjour petit,
toi qui a été conçu dans l’amour, va
maintenant, va vivre ta vie, va chercher le
cœur des lecteurs puisque tu as été composé
pour ça, pour leur montrer que la vie, malgré tout ce
qu’elle s’ingénie à inventer pour se
pourrir, bat, pulse…
Plus
loin, une fille dans le métro sourira de tes lignes,
oubliera quelques instants que son boulot
l’emmerde, que sa vie c’est pas ça. Et
toi petit, même si c’est une seule qui te lis,
une seule à qui t’apporteras un bout de bonheur
vrai, alors : t’auras eu raison
d’exister.
