Gnome à la pelle
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   J’allume la télé, poussé par je ne sais quelle pulsion, car ce geste je ne le fais jamais. J’allume la télé donc et, tout tranquillement, je vais me servir un verre en cuisine — j’en ai le droit, c’est l’heure de l’apéro. Puis, tout aussi tranquillement, tel l’homme baignant dans une quiétude quasi béate, je reviens au salon pour poser mes fesses sur la banquette, mon verre sur la table basse, avec dans l’idée de me plonger dans le 20 heures, de me tenir un peu au courant des malheurs de ce monde. Sauf que décidément, dans ledit monde, rien ne se passe jamais comme prévu, voire quelquefois, les télés pour une raison inconnue ou seulement connue d’elles-mêmes, changent de chaîne à loisir, choisissent le programme qui sied à leur tube cathodique. Je ne savais pas qu’il existait un canal hertzien consacré à l’Heroic fantasy me dis-je, mais après tout pourquoi pas, c’est un créneau comme un autre et il n’y a aucune raison de priver les amateurs d’images toutes destinées à assouvir leur passion. Puis ça n’a pas l’air si mal foutu que ça, la prise de vue est réaliste, plutôt bonne, aussi, je me laisse aller quelques instants à suivre l’intrigue. Le scénario casse pas des barres question originalité, mais en même temps c’est une fiction française, alors… Alors rien, je vous raconte en quelques mots:
   C’est un gnome, avec toute la panoplie du gnome : petitesse, coupe de cheveux surréaliste, insolence aux bords des lèvres et tout le toutim, bref un gnome dans la plus pure tradition Tolkienesque et Pratchettiènne. Il est entouré de plein de méchants-vilains, tous différents de lui, bien entendu, mais qu’à cela ne tienne, de la différence, il s’en tape, mieux il assume, et se sent tout prés, malgré un format frisant le nanisme, à se le rebâtir ce monde, de ses propres petites menottes. Il est courageux, le dit, l’affirme haut et fort : qu’on lui file une pelle, des outils et voilà notre gnome qui investirait sa minuscule personne dans des travaux colossaux, et si on l’en priait gentiment, même que ça le gênerait pas plus que ça d’être le maître d’œuvre de la grande rénovation.
   Je vous l’ai dit, le scénario est convenu, et puis, je ne sais ce que fout le cadreur, sans doute que lui non plus, l’Heroic fantasy c’est pas son truc, aussi se désintéresse-t-il du sujet filmé, aussi a-il relâché son attention. Ce qui fait que notre gnome penche désormais dangereusement d’un côté, et moi, j’ai pas envie de redresser la télé, de corriger le tir pour une fiction somme toute assez banale.
   Je change de chaîne.
   Merde, j’ai dû me gourer de bouton, voilà que le gnome revient, tout aussi penché que précédemment, voire pire, et tout aussi insolent.
   Je récidive, m’acharne sur la télécommande, vais d’une chaîne à la suivante, rien à faire, toujours le gnome est là, lui et ses ambitions, est là comme s’il avait élu domicile dans la boîte, comme si de cette boîte il s’en était fait son chez lui et que content d’y être désormais confortablement installé, il ne voulait plus la quitter.
   J’éteins la boîte, sirote mon verre de rouge et ne me préoccupe plus du gnome, encore moins de la soudaine homogène programmation de notre réseau télévisuel. Sans doute que tout reviendra à la normale demain, sans doute est-ce un simple bug ou quelque chose du genre.
   Il ferait beau voir qu’un personnage tout droit sorti d’une fiction made in Heroic fantasy, colonise notre espace médiatique et s’y incruste impunément, laissez-moi rigoler.
   Sauf que ce matin, je rigole plus, le gnome à envahit la presse écrite, parade dans une de quantité de canards, martelant, répétant le même discours, il veut une pelle, des outils, le pouvoir, et pas plus tard que dans cinq mois. Sans parler qu’il penche toujours autant et toujours du même côté, à droite pour être exact, tellement à droite que ce couillon risque bien de tomber de l’image d’un moment à l’autre et se retrouver dans la rue, puisque je sors de chez le marchand de journaux.
   Et m’es avis que la rue, c’est pas son truc au gnome, j’ai même dans l’idée que jamais il n’y a mis les pieds, que jamais il ne l'a fréquenté, qu’il trouverait la chose un brin hostile, un brin différente de son luxueux pavillon.
   Faut que je précise, dise, que c’est un gnome de Neuilly. Alors pensez, s’il sait se servir d’une pelle ce gnome-là.

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Matin sans concession
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   Aujourd’hui, le soleil balance de discrets rayons au travers des carreaux de la cuisine. Ce sont des rayons automnaux, palots, presque diaphanes, et nombre d’entre eux ont choisi de venir mourir ici, de venir s’éteindre chez moi donc. Assis derrière une tasse de café fumant, j’assiste au trépas de quelques uns : qui sur le bord d’évier, qui sur un coin de table, qui sur le tranchant d’un couteau, le rebondis d’une petite cuillère…
   J’en suis presque à me les compter, à dresser le bilan des décès lumineux afin de composer une oraison funèbre tout exprès pour eux, quelque chose d’émouvant et qui sonnerait juste. Sauf que bien sûr, c’est impossible tant la cadence est élevée, tant les pertes défilent à grande vitesse : à celle de la lumière pour ainsi dire. Et pour ainsi dire, c’est triste de ne pouvoir honorer convenablement cette myriade de rais alors qu’ils se sont levés tôt ce matin, alors qu’ils ont parcouru quelque chose comme 149 597 870691 de kilomètres pour venir s’abîmer ici, entre toutes les cuisines de ce bas monde.
   C’est donc avec tristesse que j’avale mon café, un peu comme si d’un coup, je venais de perdre des milliards de frangins, tous plus brillants les uns que les autres, et que je réalisais ne pas avoir les moyens d’organiser leurs funérailles, aussi modestes soient-elles.
   Et mon humeur ne s’arrange pas lorsque je songe que demain j’en perdrai autant, le surlendemain : idem, et ainsi de suite jusqu’à l’été, jusqu’au jour le plus long où, c’est par centaines de milliards que ces frangins-là trépasseront, et que moi, toujours je serai sans moyen, toujours je serai dans l’incapacité de leur offrir une tombe avec dessus une belle épitaphe.
   Puis naturellement, me vient à l’idée de compter le nombre de tombes que cela ferait, si jamais par miracle, je m’enrichissais d’ici-là : un paquet, un gros paquet même. En réalité, il y en aurait tellement des tombes, que nul ne pourrait se mouvoir sans se heurter à une croix. Tenez, il est fort à parier même, que ma cuisine serait à ce point si encombrée que je ne pourrais trouver la place de poser une tasse de café, encore moins en trouver une pour m’asseoir et rêver dans la lumière du petit matin.
   Sur ce je me lève, abandonnant ma tristesse, délaissant mes pensées funèbres, sur ce je gagne mon bureau pour, sourire aux lèvres, écrire un peu.
   « Inhumer les rayons du soleil », non mais, a-t-on jamais vu un homme concevoir une telle absurdité. Si ! Montrez-le moi que je le traite de fou.

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Fleurs de novembre*
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   Les journées s’allongent interminables, il n’a plus envie de rien, plus envie de sa vie.
   Derrière le pare-brise se lève un jour sans soleil, « En voilà encore un. » murmure-t-il, avant de s’extirper de son sac de couchage.
   « Encore un. » il répète, comme pour s’en convaincre, puis il pense, repense à sa vie, celle d’avant.
   « Avant… »
   Il a été marié, il a eu des enfants, une vie de famille, il se souvient parfaitement de ça. Il avait un métier aussi, il était avocat. Il n’était pas brillant, non, mais n’était pas mauvais non plus. Et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’à ce jour de décembre où il l’a croisé sur le parvis du palais de justice.
   Que s’est-il passé ? Il ne sait pas. Il a beau tourner sa pensée, se concentrer sur ce jour-là, sur cette poignée de secondes, mais rien n’y fait, il ne comprend pas, ne se comprend pas.
   Un regard, un minois qui se tend, un sourire et tout a foutu le camp comme on claque des doigts.
   Il l’a noyé sous les fleurs, lui a écrit des centaines de lettres des mois durant, tant et si bien qu’elle a fini par porter plainte pour harcèlement.
   Avec précaution, il déplie son costume : vestige d’un monde désormais disparu, le suspend au rétroviseur, range un peu son logement automobile, fourre dans ses poches : rasoir, savon, brosse à dents et dentifrice, puis il sort du véhicule et se dirige vers les toilettes publiques.
   S’observant dans la glace, se rasant, il prépare sa défense. Murmure les mots qu’il lui faudra prononcer tout à l’heure, mais à part un « Je l’aimais » rien ne vient.
   Plus tard, en enfilant son costume dans l’habitacle exigu, nouant ses souliers, sa cravate, il sourira de lui, de sa candeur d’alors. Sourira de sa condition d’homme, celle qui fait que l’on peut tout perdre, boulot, famille, tout, pour un simple regard.
   Mais dans le fond, n’est-ce pas précisément cette capacité qui le fait humain cet homme, celui-là même qui quitte son véhicule, s’en éloigne sous la grisaille de novembre, les épaules voûtées de trop de fleurs, de trop de mots déposés aux pieds de l’espoir, à ceux du peut-être, du « Si seulement ».


* D'après des faits réels.

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Carne dominicale
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   Certains dimanches s’écoulent comme des silences, c’est un dimanche comme celui-là, calme, tranquille, c’était hier.
   Au café, j’ai croisé les mêmes gens, les mêmes têtes. Sur aucune je pourrais poser un prénom, ni même un nom, n’empêche, je sais qui fait quoi, et toujours le fait dans la même tranche horaire.
   Ici, attablée et souriante, celle qui tient un petit magasin où elle vend de tout, de la raquette de badminton et volant au cendrier kitch en passant par le porte-parapluie fantasque, elle prend un blanc cassis, toujours.
   Là, un conseiller municipal en compagnie d’autres élus, comme à leur habitude, discutent rugby.
   Plus loin, deux petites vieilles derrière leur thé médisent sur tout, sur tous.
   Devant moi, le boucher du coin, un colosse équipé de Nike couleur sang. À le voir ainsi chaussé, je me demande toujours si c’est par goût ou si plus simplement : c’est plus pratique, avec le métier qu’il fait… rouge pour les pompes, c’est à la fois funèbre et plus discret. Du reste, peut-être étaient-elles blanches, il y a de cela des années…
   Tout comme moi, il enregistre ses tickets de PMU, sauf que lui est un caïd comme qui dirait, un pro de la chose, il s’en met pour une trentaine d’euros, alors, alors sûrement qu’il sait ce qu’il fait, qu’il s’y connaît. Son tablier est maculé de sang, ce qui me fait penser, association d’idée, à cet autre boucher rencontré il y a de cela longtemps. Il avait pour patronyme « Merle », chacun le surnommait « Faute de grive.» Sur sa devanture s’étalait Merle & fils, et en plus petit « Ici on ne tue pas de chevaux ». Faut que je dise, précise, que « Faute de grive » élevait des chevaux, les dressait, et tous les week-end embarquait sulkys et trotteurs pour se rendre à Chantilly, à Parilly, à Évian ou ailleurs, pour les faire courir.
   Son fils, l’unique estampillé sur devanture, celui qui longtemps drivait lesdits canassons pendant les courses, celui sur lequel il comptait pour reprendre le commerce familial, un matin, sac à dos en bandoulière, a tendu le pouce pour s’en aller faire le tour du monde. A-t-il fait le tour, ou alors s’est-il arrêté quelque part pour faire une pause parce que l’endroit lui plaisait, ou parce qu’il a rencontré une fille dont il est tombé amoureux, ou rencontré un cheval du genre pur-sang et qui trotte comme pas permis, ou encore, en mémoire de son paternel mort depuis, a-t-il fondé l’association des bouchers anti-viande d’équidé.
   Voilà, je suis là à attendre mon tour pour valider mon quinté, là, pile derrière des Nike sanguinolentes, et je repense à ça. Repense à ceux-là que j’avais vidés de ma mémoire ou presque, et y pensant je me dis que décidément ce monde et les êtres qui le peuplent sont imprévisibles.
   Du coup, j’ai bien envie de lui taper sur l’épaule au colosse pour lui poser la question.
   Parce qu’enfin, a-t-on jamais vu ça, des bouchers absolument contre la viande chevaline ?

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Mythodédicace
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   Une séance de dédicace lis-je, là, sur un mail, c’est ce que l’on me propose pour le premier trimestre 2007. Et à Paris, où pas loin, et dans une grande librairie, et libre à moi d’en choisir la date dans le format trimestriel. Grand Dieu, alors c’est vrai, je suis bien un auteur.
   Illico je donne mon accord pour le mois de janvier, puis, satisfait, je m’allume une clope, m’écrase dans mon fauteuil d’homme public, et, comme j’en ai l’habitude, lâche les chevaux de la pensée sur le champ de course d’un et-pourquoi-pas.
   D’emblée je me vois derrière une pile de livres colossale, un peu comme si la désormais statue de grand homme que je suis soudainement devenue, daignait se séparer de son piédestal pour le poser à même la table et le fractionner en autant de petit morceaux pour gentiment les signer un à un, pour aimablement en faire don à une foule admirative, voire une foule sous le charme.
   Il va sans dire que la file d’attente pour recevoir ledit don, court jusqu’aux confins de la mère patrie. Aux dernières nouvelles, paraîtrait même que certains — certaines pour être tout à fait précis — quelque part dans les environs de Marseille, louent des embarcations de fortune afin de ne pas se retrouver les pieds dans l’eau, de ne pas mouiller leurs jupes en attendant leur tour.
   Je suis serein, signe à la volé, toujours j’ai un mot gentil, toujours je m’attarde à discuter un peu, mais :
   La vendeuse, aimable
   — Sans vouloir vous presser Monsieur…
   Moi
   — Appelez moi Stéphane, je vous en prie. Où en sommes nous ?
   La vendeuse
   — Il faudrait augmenter la cadence Stéphane, la file d’attente s’étale désormais sur un peu plus de 2000 kilomètres et l’on annonce une tempête au large de Gibraltar
   J’augmente donc la cadence, signe à tout va, j’ai un boat peopoling littéraire à gérer moi, quantité d’admiratrices toutes prêtes à s’abîmer pour une phrase, une tranche de piédestal, je ne peux décemment ignorer la chose, encore moins la mépriser.
   Et j’augmente tant et si bien qu’en fin de soirée, ne reste rien du piédestal, rien non plus de ma statue d’homme public, le dernier petit morceau s’en est allé avec la dernière groupie, elle était trempée mais en vie.
   Sortant de là je me sens pas peu fier. Certes je ne peux pas me vanter, comme beaucoup, d’être lauréat de tel ou tel prix littéraire, d’être traduit en 17 langues et de vendre par centaine de milliers d’exemplaires. Il n’empêche que c’est moi l’écrivain qui paye de mon illustre personne et sans compter encore, pour, en plein hiver, sauver la gent féminine de la noyade, et ça c’est pas rien
   Non, pas rien.

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Cabotinage Oulipien
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   J’ai reçu hier un mail d’un ami, il disait «  Il est vraiment bien ton blog » — merci. C’est un membre de la communauté Oulipiènne, alors naturellement je me suis mis à penser à ça, à l’Oulipo, à leurs jeux dont j’avoue volontiers ne pas être fan et le dire — maladroitement souvent. Cependant, et parce que décidément il faut croire que chaque règle contient son exception, que je n’y échappe pas, m’est revenu en mémoire un texte que j’avais écrit sous contrainte. Adonc, voilà que je me le cherche ce texte, voilà que je me le trouve, que je me l’exhume, que je me le relis et que le relisant, je me souviens parfaitement avoir pris du plaisir à l’écrire.
   Je suis un peu cabot, c’est vrai, j’ai la moquerie facile et le verbe acéré, quelquefois blessant, mais, mais, mais… c’est sans méchanceté aucune, et lorsque je me contredis, j’assume.
   Adonc, voici un tautogramme* en S pour Jean-Marc — même s’il le connaît déjà —, adonc voici un texte pour tous les amateurs de l’Oulipo, en guise de clin d’œil amical.

*Un tautogramme est une phrase, ou un ensemble de phrases ou de vers dont tous les mots commencent par la même lettre.

Sarah, si seulement…

   Sarah sirote son soda. Silencieuse. Sensuelle.
   Solennel Simon s’avance, s’agenouille, s’exprime :
   — Sublime Sarah, si seulement…
   « Si seulement… » songe Sarah, « Si seulement Simon se saoulait sans s’épancher systématiquement, s’il savait souffrir silencieusement… »
   Simon si subtil, si spirituel sans spiritueux, s’abêtit sitôt saoul, se solde sans scrupules, susurre ses souhaits :
   — S’aimer Sarah…
   Simon spécule, Simon s’imagine Sarah s’étalant sur soie, sirène suave surnageant sur sommier sans sous-vêtements, s’imagine se scotcher, se souder : sueur ; senteur ; spasmes ; saveur ; septième : s’effondrer sereins, seins sur seins s’endormir…
   Sacrifice sur sacrifice Simon s’imposerait si seulement Sarah séduite, s’offrait.
   Sa soif s’oublierait.
   Sinistre soif.
   Simon saoul supplie.
   Simon, sensible, s’énamoure sans succès.
   « S’invente sans surprise ! » songe-t-elle.
   Sarah sèche son soda. Sans sommation s’enfuit : silhouette s’étiolant sur soir, s’évanouit.
   Simon soigne sa solitude, stigmatise sa soif : 
   Six Suze,
   S’oublie :
   Sept schnaps,
   Se souvient :
   Sort
   Simon slalome, sillonne Symphonie sunlights street.
   Stoppe.
   S’allonge solitaire sur sa saoulerie sans suite sinon souffrir.Stationne suburbain station Solferino.
   Simon songe : «  Sarah, si seulement… »
   S’assoupit
   Station Solferino, six snobinards s’indignent :
   « Salopard sans souci ! »
   S’ils savaient…

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Quatre heures du mat
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   Il est tôt, très tôt, j’ai l’insomnie qui obstinément refuse de sombrer. Je me lève, attrape « Tokyo Montana express » de Richard Brautigan pour m’en relire quelques nouvelles, sauf que bien sûr c’est pas le genre de littérature qui ensommeille son homme, ce serait même pile l’inverse, ici un chat qui aime le melon , là une rencontre avec un auteur japonais* qui chausse pendant le repas une paire de lunettes de plongée, plus loin une gueule de bois considérée comme un objet de l’artisanat populaire… rien de soporifique donc. Je referme le bouquin et pense à cet autre qui disait que l’on était peu de chose dans la mesure où l’on pouvait rentrer toute une vie dans une heure d’insomnie. Je m’y essaie, assurément cet autre avait raison. La constatation me déprime, je passe à l’actualité made in web :
   - Noiret est mort, paix à son âme.
   - 119, c’est le nombre de civils qui chaque jour tombent en Irak, imaginez ça, imaginez 119 cercueils empilés, soit la hauteur d’un immeuble de 20 étages. Ce qui me fait penser que lorsque les Américains ont promis de reconstruire l’Irak, on aurait peut-être dû leur demander de plus amples détails quant aux matériaux de construction envisagés pour le grand œuvre.
   - Sarkosy annoncera seulement la semaine prochaine s’il sera candidat ou non aux présidentielles de 2007. Ah me dis-je, tout ne va pas si mal alors, et je me surprends à songer à un revirement de dernière minute, un truc du genre « Tout comptes faits j’y vais pas les gars, pas envie, débrouillez-vous sans moi. » Je rêve, je sais, mais ça fait pas de mal de rêver.
   Quoi d’autre ?
   - Un flic à flingué un supporter du PSG, en a blessé un autre. Entre amoureux de la balle, on se fait pas de cadeau.
   Merde, mais je suis cynique moi, et de bon matin encore. Je culpabilise un peu, pas trop quand même parce que c’est pas franchement dans ma nature, et je vais me préparer un café en cuisine. Au passage j’ouvre les volets et me perd un moment dans la contemplation de la rue. J’esquisse un sourire à la vue de la voiture de mon voisin, il a comme à son habitude, replié les deux rétroviseurs afin qu’elle passe la nuit ainsi. Je le soupçonne de préférer sa caisse à sa femme, du moins je subodore qu’il s’en occupe d’avantage. Faut dire qu’il n’a de cesse de la bichonner, de la laver intérieur-extérieur, de la lustrer, de la polisher, j’en passe et des plus carossières.
   Certes une bagnole c’est un placement, certes c’est plus agréable quand c’est propre, certes et encore certes, mais de là à chaque soir redescendre en pantoufles pour lui replier les rétroviseurs…
   Refermant la fenêtre, me vient une idée, peut-être que je me trompe du tout au tout, peut-être que mon voisin n’est pas le couillon que j’imagine, non, si ça se trouve mon voisin est un poète, sorte de grand enfant qui pense qu’à lui replier les rétroviseurs ainsi à sa voiture, elle dormira sur ses deux oreilles.
   La veinarde.


Il semblerait que ledit auteur japonais déjeunant ce jour-la avec Richard Brautigan était Kenzaburô Oé.

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La vie paysage
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   Le soleil qui, ces derniers temps se contrefout de savoir en quelle saison nous sommes, brille, chauffe ma carcasse d’oisif promeneur.
   Ce matin, pour une raison que j’ignore et qui d’ailleurs m’indiffère, j’ai chaussé mes Converses, enfilé une veste, pour aller me faire un petit tour de village. Je n’ai pas de destination précise, pas de quête identifiée, pas davantage de courses à faire. En aurais-je d’ailleurs, que je ne le pourrais pas : j’ai dans les fouilles du vide, rien que du vide, pas même de quoi acheter une baguette de pain. C’est une fin de mois désargentée donc, s’il n’y avait le soleil qui se prend pour une piastre fraîchement nettoyée.
   Voilà que je me promène mains dans les poches vides, voilà que je croise quelques gens affairés à aller et venir pour plein de raisons ; professionnelles, ménagères… toutes bonnes à n’en pas douter. Voilà sans doute que je dois être le seul dans le petit village à me trouver-là, à marcher sans but lorsqu’au détour d’une ruelle s’ouvre tout soudainement un paysage que je ne connais pas.
   Aussi, j’interromps ma marche et vais m’asseoir sur un petit muret de pierres pour me l’observer tout à loisir ce paysage inconnu, me mettre au vert comme qui dirait.
   C’est, de l’endroit où je me trouve, époustouflant de beauté. Il y a là deux palmiers encadrant une tripoté d’oliviers et tous, comme des pantins, accrochent leurs feuilles filées au bleu du ciel, et tous balancent au soleil leur fragile densité.
   Pas un souffle de vent illustre la scène, le vent s’en est allé faire un tour ailleurs, le vent a, tout comme moi, le souffle coupé.
   Quelque part au fond du paysage, entre ciel et frondaisons, allez savoir pourquoi, se trouve la vie, une vie cernée par des fragments nature. J’y trouve, retrouve toutes choses qui sont miennes : plaisir, passions, amour, blessures, vieillir, traces de l’enfance, joies, déceptions, trahison : ah si seulement… Ah, mais non ! Ah mais c’est trop tard… Paraît que ça l’est jamais… N’empêche… Et tout le reste…
   Tout y est, c’est pourtant qu’un bout de ciel, je me dis, tellement micro bout, tellement mouchoir que je ne sais trop s’il faut se moucher, chialer dedans, ou se le ranger dans les poches pour plus tard. Les miennes sont vides, aussi, je peux y rentrer, pourquoi pas, le firmament et son soleil, des oliviers, des palmiers, et, une vie.
   Ce que je fais.
   Rentrant de ma balade, j’ai le sentiment de n’être pas si pauvre que ça, non, moi j’ai les fouilles paysagères, mieux j’ai les doigts plantés dedans.

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Souvenirs moribonds
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   Il est des jours où l’on perd un bout de soi, un bout d’enfance, c’est une impression bien sûr, rien de tangible ni même rien de palpable, cependant on sait que c’est là, comme une absence au fond de l’âme, sorte de béance, trou d’évidence… Se pourrait-il que le sommeil m’ait cette nuit volé un souvenir ou deux et que, m’éveillant dans le froid du petit matin, je sois incapable de remettre la mémoire dessus.
   Café et, voyons.
   Je sonde, resonde, manque bien quelques couleurs, quelques visages se sont estompés, quelques sourires s’en sont allés, mais détails que tout cela parce que l’ensemble tient la route, je me souviens de tout.
   Et me la joue Perec :
   Je me souviens du marché aux fleurs de Dakar, juste en face, assis à même le trottoir se tenait un homme, on le disait fou. Dans les roues de nos patins à roulettes, il glissait sa canne et lorsque nous tombions, sa poitrine se soulevait d’un rire de coquillages. Faut dire qu’il portait autour du cou une ribambelle de cauris, ne portait que ça.
   Je me souviens de toi, petite fille, de tes cheveux de miel flottant dans les embruns marins.
   Je me souviens de toutes les voitures qui m’ont renversé, de tous les lampadaires, les poteaux sur lesquels je me suis cabossé parce que je lisais en marchant.
   Je me souviens avoir appris à jouer à l’awalée sur une plage, cuvettes de sable et galets.
   Je me souviens avoir menti, avoir prétexté un accident de vélo pour justifier un décollement de la peau, de l’aine à la clavicule.
   Je me souviens que plonger d’une dizaine de mètres et finir par un plat, ça fait mal, vachement mal même.
   Je me souviens de mon premier baiser, de sa douceur fruitée.
   Je me souviens que le cinéma ne coûtait rien, pour peu que l’on soit pas trop regardant sur le confort.
   Je me souviens des bancs desdits cinéma, simples bancs de bois, de l’écran, souvent perforé.
   Je me souviens de mon premier film, me souviens avoir ri, davantage parce que la salle riait que parce que je comprenais.
   Je me souviens du titre de ce film : Mash
   Et je percute, voilà ce que j’ai perdu.
   Bien sûr, enfant je ne connaissais pas le nom de cet homme qui m’éveillait à l’image, bien sûr depuis j’ai vu des centaines de film, mais celui-ci était mon premier vrai, mais celui-ci s’ancre dans mes souvenirs avec tendresse, avec mélancolie presque, et son papa s’en est allé hier.
   Alors c’est ça vieillir, c’est perdre tour à tour, jour après jour, les auteurs de nos souvenirs.
   Et que dire, si ce n’est : bonne route monsieur Altman, et s’allumer une clope…

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Les périphéreux de la vie.
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   Il bosse comme cantonnier pour la ville de Paris, elle fait des ménages à mi-temps. Ils sont salariés tous les deux. Quatre années déjà qu’ils cherchent à se loger mais, sans succès. Il leur faudrait — en plus du mois de loyer d’avance, des deux mois de caution —, un garant chacun, voire deux… Il leur faudrait une famille, des amis. Ils n’en ont pas.
   Ils ont dormi un peu partout : dans les hôtels, les campings, quelquefois à même le trottoir avant d’échoir ici.
   Ici, c’est un joli petit coin de verdure comme dirait l’autre poète, mais ce coin de verdure-ci a ça de particulier qu’il est contigu au périphérique, un simple grillage l’en sépare.
   Ils ont tendu une bâche entre arbres et frontière métallique, dessous ils ont monté une tente, voilà pour la chambre à coucher. Sous la bâche encore, une table, deux chaises, un petit buffet surmonté d’un réchaud font office de salle à manger, de cuisine. Tôt le matin, dans le barouf de l’incessant passage des véhicules, dans la puanteur des pots d’échappement, ils déjeunent avant que de chacun se rendre à leur travail.
   Ce soir, comme souvent, il lui offrira les fleurs qu’il aura chipées au cimetière. Elle le réprimandera un peu pour ça, et lui répondra que les morts n’ont pas besoin d’être fleuris, alors que les vivants si.
   Plus tard, tandis qu’elle nettoiera pour la énième fois la table, le réchaud, pour en retirer le dépôt graisseux émis en continu par leur voisin le périphérique, tandis qu’elle fera la vaisselle dans une bassine posée sur la table, tandis que lui boira un verre de mauvais vin pour se réchauffer les os, l’âme avec, il insistera encore pour avoir un chien. Il serait plus tranquille, parce que de la savoir seule ici une partie de la journée, l’inquiète. Et puis lorsque ni l’un ni l’autre ne s’y trouvent dans leur deux-pièces-hydrocarburés, tout peut arriver.
   « D’ailleurs c’est déjà arrivé ! »
   Elle sourira, lui rappellera qu’ils n’ont plus grand-chose à perdre et que, sans doute, le peu qu’on leur a volé, doit profiter aujourd’hui à plus nécessiteux qu’eux. Elle ajoutera que pas mal de propriétaires refusent les chiens, que ce serait un frein au logement.
   Elle y croit encore.
   Lui ne sourira pas, mais n’avouera pas non plus que l’espoir a déserté sa carcasse depuis belle lurette. Il l’aime sa petite femme, alors à quoi bon ajouter la peine à la peine de tous les jours.
   La nuit tombée, discrètement, il détournera l’électricité d’un réverbère pour chauffer la tente, allumer une télé. Puis, sous une montagne de couvertures, ils se nicheront l’un contre l’autre et une fois de plus, ils entraveront que dalle au programme parce que le boucan assourdissant du périphérique…
   Juste avant de sombrer dans le sommeil boucan du monde des laissés pour compte, elle priera Dieu pour que sa demande de logement arrive enfin sur un bureau, n’importe lequel, elle est pas difficile. Lui, pensera, repensera encore à cette phrase : « La Nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.* » et s’interrogera sur le sens du mot « développement ». Il a bien regardé dans le dictionnaire, mais les dictionnaires ne disent pas pourquoi ceux qui écrivent les textes, jamais ne les mettent en application. Ceux-là même qui ont un toit sur la tête.


*Article 10 de la constitution française.

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Microcosmot
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   Sur le bureau traînent quelques bouquins en cours de lecture, de relecture. Trois Moleskine, quelques dessins, les outils adéquats à leur réalisation, des briquets, un paquet de tabac, des feuilles à rouler éparses, la carte des bières de « Chez Trotski*», un ordinateur bien sûr, un Ipod, des sous-bocks glanés ici et là, au gré des bistrots où je me suis arrêté. J’ai chipé l’un d’eux au Café de Flore, celui-là même où Jean Genet dépensait en ivresse l’argent qu’il n’avait pas.
   C’est un petit monde que le mien.
   Si petit que, histoire de pousser les bords dans lesquels il se limite, il s’invente des histoires. Là, un stylo plume jette l’ancre dans la rade d’une feuille, naturellement il s’aligne face à la page, face à la marge où, cursives, s’étalent des notes. Elles ont été prises il y à longtemps, aussi ça leur manque et, voir qu’un Water Man, cartouche pleine, se pointe à l’horizon de leur privation…. Elles sont deux, minuscules certes, mais possèdent du caractère, alors elles dégomment la virgule, le point qui les arrimaient pour s’en aller rejoindre l’encapuchonné qui, pour l’occasion se décapuchone et tous trois filent au plume.
   Naîtra de cette union une tripoté de mots. Ils grandiront, deviendront verbe ou simples auxiliaires, ou encore adverbe, ou adjectif. Puis, certains feront l’article à certaines, d’un trait, ils signeront leur union, convoleront en phrase l’un avec l’autre, et un de ces jours ils mettront au monde un paragraphe, puis deux, puis trois, puis… Puis lesdits paragraphes grandiront à leur tour et auront voix au chapitre…
   C’est un petit monde que le mien, oui, aussi petit qu’un roman à venir.


*La taverne de Saint-Paul : troquet Liègois surnommé ainsi car, à ce que l’on dit, Trotski y avait ses habitudes lorsqu’il résidait en Belgique.

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Compas ferroviaire
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   Buffet de la gare au petit matin.
   Il ne sait pas oublier, c’est ainsi que je l’imagine cet homme-là, que je l’imagine trimballer sa vie. Des souvenirs il en a plein la caboche, quantité, il voyage avec, ça le remue. Aussi c’est remué qu’il s’attable pour commander un café, se coller une cibiche au bec et y mettre le feu.
   Son regard se perd quelque part, loin, très loin d’ici, au-delà des miroirs comptoir, au-delà du monde sans doute.
   À ses pieds, deux gros sacs de voyages pleins jusqu’à la gueule s’étalent sur carrelage comme deux énormes clebs.
   Il n’a de cesse de faire rouler entre ses doigts une montre à gousset, la passe d’une main à l’autre, de temps en temps il calme ses gestes pour, attentif, l’œil dans les aiguilles, l’observer longuement avec au coin des lèvres un sourire désabusé, puis il recommence son manège et à nouveau son regard s’enfuit.
   En réalité, je le réalise, percute : ce n’est pas une montre mais une boussole. Merde, je me dis, faut-il être paumé pour jouer de la boussole dans une gare.
   À la table d’à côté, une gamine se niche dans les bras de son père. C’est la fin des vacances, le soleil se lève sur leur séparation. Dans quelques heures, elle sera dans les bras de sa mère, situation banale, alternance monoparentale.
   Plus loin, un vieil homme, casquette rivée sur la tête et petit blanc en main, embrasse la salle d’un regard clair. Lui ne prend pas le train, peut-être même ne l’a-t-il jamais pris, mais chaque matin il vient ici, il aime les gens du voyage faut croire
   Derrière lui, un homme d’affaire encostumé, encravaté, ouvre un journal. Sur la une s’étale en titraille grasse : Il ne faut pas avoir peur des idées neuves. J’ai du mal à comprendre le sens exact de cette déclaration d’évidence politique, mais sais déjà que sa mise en œuvre me coûtera quelques euros par ci, par là…
   La serveuse navigue entre les tables, elle a le geste précis, le mot aimable, sourit à chacun, me précise en me rendant la monnaie qu’il est l’heure, que je vais louper mon train si je me bouge pas de suite.
   Ce que je fais.
   Plus tard le paysage défile à travers des vitres d’un TGV lancé à pleine vitesse, plus tard je repense à tout ce petit monde peuplant les départs, à cet homme tripotant sa boussole. Plus tard j’imagine la vie comme une immense gare de triage, une où chacun s’évertuerait à ne pas se planter de train, ne pas se planter de destination…
   Alors peut-être qu’une boussole, c’est pas si con.

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Troll*
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   C’est un teigneux. Chaque jour que Dieu fait le voici qui s’installe bien à l’abri derrière son écran, se connecte sur internet pour se faire agression pure. Il se trouve du talent, en veut à chacun, chacune de ne pas être reconnu. Il a proposé quantité de manuscrits à quantité de maisons d’édition, les refus répétés de ses dernières l’ont rendu amer, méchant. Se pourrait-il que le monde ne comprenne pas son génie, que ledit monde ne soit pas près ? Il aime à le croire, il s’en convainc un peu plus chaque jour. Il oublie qu’en vérité, bien écrire ne veut rien dire, encore faut-il créer un univers, un de ceux si entier, si personnel, qu’il ne puisse être assimilé ni comparé à aucun autre. Il n’a pas cette force-là, ne l’a jamais eu : lui singe la littérature. Il lit, mixe d’autres univers, bien incapable qu’il est d’en inventer un de toutes pièces, et c’est ce mixe qu’il donne à lire. Qu’il donne, parce qu’offrir, il ne sait pas.
   Une fois encore, il referme un livre, il pense, croit l’avoir compris, aussi se met-il à écrire, se met-il à mélanger les mots. Des mots compliqués de préférence car, imagine-il, faire compliqué c’est faire montre d’intelligence.
   Il ne sait pas, pas encore si tant est qu’il le comprenne un jour, que faire simple reste le plus difficile, que l’intelligence est pile à l’inverse de sa démarche, qu’elle consiste souvent à déshabiller le verbe, la syntaxe, pour l’offrir dans sa simple nudité à autrui. Effeuiller l’écriture jusqu’à la rendre palpable, intelligible, mise à portée de tous, comme un cadeau à l’autre, comme une musique, lui échappe tout à fait.
   Comme une musique…
   Sous ses fenêtres passe une jeune fille, elle est belle comme la tombé du soir, comme une musique elle aussi, ritournelle mi-nocturne sur paire d’escarpins-refrain.
   Derrière ses carreaux, il l’observe. Sur sa bouche se dessine un rictus de dégoût, il bave quelques mots, balance deux trois insanités à son endroit, des qui restent, tout comme-lui, cloisonnées derrière la vitre de l’anonymat.
   Il ne sait pas.
   Il aurait pu dévaler quelques marches, se précipiter, rengainer sa morgue, dire «.Mademoiselle, j’ai tellement de haine en moi, si tu savais. Dis, tu veux pas m’aider un peu. Même un petit peu, rien qu’un sourire, un geste, quelque chose qui me rende à la vie, un peu… s’il te plaît.» Et supplier, s’il le fallait.
   Il ne sait pas.
   Il aimerait pourtant, aimerait tellement être cet autre au-delà de sa propre répugnance bien qu’elle soit sale, mais non, il n’essaie pas. N’essaie pas parce qu’il a peur, qu’il meurt de trouille, parce que faudra remonter, regagner son antre dégoût, et donc, passer à côté de la boîte aux lettres, l’ouvrir, et lire encore :
   Monsieur,
   Nous avons bien reçu votre manuscrit, malheureusement…
   Il ne sait pas, ne veut pas, le courage c’est pas son truc.
   Aussi, plutôt que de descendre, plutôt que d’essayer d’exister dans la musique de la vie, dans celle des bras d’une fille, s’en va-t-il comme chaque jour surfer sur le net, y déverser sa rancœur, chaque jour un peu plus dissimuler sa peine derrière des mots mauvais, peine de n’être que lui-même, c’est-à-dire personne.

*Troll

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Cioran ou la dernière cigarette
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    « Dans les épreuves cruciales, la cigarette nous est d'une aide plus efficace que les évangiles. »
    Disait Cioran.
    Disait cela au temps béni où l’on pouvait s’en griller une ici, ailleurs, n’importe où, selon notre envie, notre humeur, notre dépendance, sans se prendre pour un bourreau, sans culpabiliser, sans encourir de sanction, sans se faire montrer du doigt par les gens sains, ceux-là même qui cultivent l’espoir de vivre centenaire, voire davantage, comme si leur présence sur terre était à ce point nécessaire qu’ils veuillent poursuivre indéfiniment, et comme si, pour ce faire, notre compagnie leur était indispensable.
    Ils s’occupent de nous, nous préservent, voudraient nous faire les témoins de leur quasi éternité, c’est aimable sauf que j’ai pas l’âme d’un témoin et n’ai aucune envie de traîner sur cette terre plus que de raison. Pour y faire quoi Grand Dieu, si je ne peux même plus aller au bistrot du quartier, m’installer, ouvrir un Moleskine, foutre le feu à ma clope, commander une mousse et, dans des volutes bleutées nicotinées : écrire un peu :
    Et, non, je lirai pas les évangiles au bistrot, et non, j’en arracherai pas une page pour m’en rouler une dedans et la fumer dehors comme un paria, et encore non, je veux pas crever en bonne santé, je veux pas quitter ce monde en pleine forme, sans blague, j’aurais l’air de quoi me présentant devant le Dab ou l’un de ses sbires et lui dire :
    — T’as vu comme je le fais bien le décédé en pleine santé ? Il est où le paradis non fumeur ?
    Et lui de répondre :
    — Désolé monsieur, ici on ne fait pas de distinction.
    — Hein ? Z’avez même pas de salle de sport, parce que là je me sens un peu…, un peu… un peu…
    — Mort ?
    — Voilà, c’est ça.
    — On en est tous là mon bon monsieur
    — Ah mais pardon, moi j’ai fait attention, je n’ai jamais bu plus que de raison, fumé non plus, et pour ce qui est de la baise, sans blague, j’y ai été avec parcimonie, du bout des doigts comme qui dirait. Ce qui fait que j’ai tout bien fait comme ils conseillaient en bas, que j’ai tout respecté, et que donc…
    — Donc ?
    — Ben j’ai droit à une place de première non ?
    Et le sbire de sourire, de se tourner vers son stagiaire tout aussi ailé et de commenter l’air complice :
    — Ça sert à quoi de répéter depuis des siècles « […] les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »
    Et le stagiaire d’acquiescer compatissant :
   — À rien.
    Et moi de me plaindre encore et encore mais sans succès, puis, finalement, de rebrousser chemin, de reprendre ma place en bout de file, pile derrière une fille belle comme un soleil qui viendrait de se coucher pour une éternité, et de penser : l’œil rivé sur son joli petit cul, sur ses mèches, flammèches incendiaires, descendantes, courantes sur fesses : merde, je me taperais bien une blonde moi, sans parler que je lui ferais bien quantité de petits mégots, et que tout recommence dans le cendrier de la vie…
    Mais, trop tard.
    Je referme le Moleskine, plie sur eux même ces quelques mots, écrase ma clope, la dernière parce que bientôt, les bistrots français m’interdiront de venir rêver à leur table.
    Dommage, parce que sans la connaître vraiment, j’aurais bien fait un petit bout de chemin avec, avec cette blonde rencontrée l’autre hiver ; le mien, à la table des songes, disons, disons jusqu’à la mort.

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Le poids de la beauté.
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    Une mannequin de quatorze piges est morte de peser quarante kilos pour son mètre soixante-quatorze. C’est pas grand-chose quarante kilos quand on y pense, un peu moins de 230 grammes au centimètre, c’est même que dalle. À la réflexion, pas même de quoi remplir le cercueil qui bientôt la recevra pour l’embarquer vers l’au-delà. Et une fois qu’elle y sera dans cet au-delà, côté paradis bien sûr, parce qu’à cet âge-là, elle ne peut encore avoir commis quelques méfaits dont le Très Haut pourrait lui tenir rigueur. Une fois qu’elle y sera disais-je, qu’un petit dodu ailé lui demandera son passeport d’innocence pour l’estampiller, puis acheminer la belle dans un petit coin de nuage et l’y déposer pour l’éternité, ne sera-t-il pas tenté de se moquer un peu. En toute gentillesse bien sûr, mais tout de même, on sait les anges espiègles, souvent malicieux…
    Peut-être se moquera-t-il de sa minceur.
    Et elle pleurera toutes les larmes d’un corps qu’elle n’a plus, dira sans doute que ce n’est pas sa faute mais celle de la mode, celle d’un monde impitoyable qui exige de ses icônes papier glacé qu’elles ne soient point encore femme, qu’elle ne possèdent aucune forme…
    — Ah, dira l’ange dubitatif, et pourquoi cela ?
    Et bien sûr, la belle ne pourra répondre et redoublera de pleurs, parce que des raisons, des bonnes, il n’en existe bien évidemment aucune.
    Alors l’ange compatissant séchera les larmes de la belle enfant avec son mouchoir céleste, puis la conduira sur l’un des nuages réservés aux morts absurdes et, repartant de là, une fois de plus, il s’inquiétera de la surpopulation dudit nuage, de sa surcharge, murmurera entre ses dents : « Dingue ce que ça pèse la légèreté. Au moins autant que la bêtise. Au moins autant que la bêtise… »

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Hédonisme et zinc
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    Au bar du coin, toujours se tient un homme, dans le coin précisément. C’est-à-dire pile à l’endroit ou il ne peut être vu ni de la terrasse ni de l’arrière-salle. Sa stature est imposante, son visage laisse à penser que dans un temps pas si lointain, il a joué au rugby, que des coups, il en a pris, et pas qu’un peu. Il pourrait être laid, mais tel n’est pas le cas, tout au plus pourrait-on dire qu’il a une gueule peu banale, une vraie gueule.
    Chaque jour à la même heure, cet homme s’accoude donc au coin du zinc et commande un verre pour ensuite, observer les faits et gestes de la serveuse. Des heures durant, il ne la quittera pas des yeux, il en est amoureux, c’est l’évidence.
    Elle, elle ne le voit pas, l’ignore et vaque à ses occupations de serveuse.
    Cette histoire serait d’une banalité affligeante, s’il n’était de notoriété commune que ladite serveuse est homosexuelle. Lui ne peut ignorer cette vérité, c’est un petit village, il y est né, elle aussi.
    Pourtant.
    Pourtant chaque jour cet homme attend, et moi, chaque jour derrière mon verre, je me demande ce qu’il attend au juste ?
    Cultive-t-il l’espoir que, soudainement, revenant de servir une tournée en terrasse, elle réalise s’être trompé de sexualité, que non, les femmes tous comptes faits, c’est pas son truc du tout, et qu’elle se jette dans ses bras en le suppliant de convoler de suite ?
    Je règle mon verre et m’en vais, laissant cet homme à son espoir. Quelques mètres plus loin j’imagine être dans sa peau et comprends que sans doute il a raison. Parce qu’à bien y réfléchir, consommer le rêve, l’espoir, c’est les reléguer au rang des souvenirs, c’est les troquer contre la mélancolie à venir, souvent des regrets. Puis ensuite, faut s’en dégoter un autre de rêve, parce que nul ne peut vivre sans, et, peut-être qu’il n’en a pas de rechange, qu’il n’a peut-être jamais songé à s’en fabriquer un autre de rêve. Que s’il réalisait celui-ci, il se trouverait d’un coup orphelin, et donc malheureux.
    Ainsi, peut-être que cet homme qui se soustrait aux regards pour à loisir contempler son rêve, applique l’adage à la lettre « Pour vivre heureux vivons cachés. » Peut-être même fonde-t-il devant son verre un nouvel ordre hédoniste.

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Six coups
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