L’avion
je n’ai jamais aimé ça, me dis-je en prenant
place sur mon siège, en attachant ma ceinture.
Remarquez, je n’ai jamais aimé les manèges,
enfant déjà je redoutais tout ce qui de prés ou de
loin pouvait y ressembler. En ce temps-là, un
carrousel me fichait déjà la trouille, alors
l’avion…
J’en
suis là de mes pensées et de mes peurs, à me les
poursuivre après le décollage, lorsque très
soigneusement ma voisine de gauche sort de son sac à
main une ramette de papiers colorés dans laquelle
elle sélectionne tout aussi soigneusement l’un
deux : bleu ciel, pour se le déposer bien à plat
sur sa tablette et ranger le reste.
J’imagine
un instant que sur se papier-là, elle va écrire
quelques mots destinés à sa famille, histoire de les
renseigner sur son périple français, histoire de leur
raconter un peu à quel point l’occident est
différent de son Asie dont elle est d’évidence
originaire. Mais de stylo, elle n’en sort pas,
et la voici qui consciencieusement plie, déplie,
replie en tous sens son carré de ciel de papier, et
voici qu’entre ses doigts naît un panda, puis
elle sort une autre feuille pour s’en faire un
cheval, encore une autre pour une otarie et son
ballon sur le nez, et ainsi de suite jusqu’à ce
que sa tablette se fasse ménagerie, cirque origami,
tandis que moi toujours je tremble de peur sur mon
siège.
Et
si je tourne la tête un moment pour, par le hublot,
regarder se napper les nuages à l’infini, que
je m’absente un peu dudit cirque pour revenir y
poser les yeux, c’est pour y découvrir un
personnage supplémentaire : un éléphant, un
lion, une girafe…
La
chose ne serait pas plus étonnante que ça si elle
était isolée, sauf que je le réalise, un siège plus
loin une jeune fille tout aussi asiatique
s’affaire à la même tache, ainsi que sa voisine
etc… Tant est si bien que bientôt se forment
des troupeaux entiers de bestioles de papier, tant
est si bien que je me sens ridicule assis là à
trembler telle une feuille, et même qu’à
continuer ainsi, se pourrait bien que je finisse,
animal, entre les mains expertes d’une
asiatique.
Remarquez
qu’à la réflexion, me plier à ses
caprices…
Sur les
pavés de la belle Liège marche un homme.
Ce
qu’il a dans la tête c’est la chaussée,
c’est-à-dire autant de pavés bringuebalant sous
caboche, autant d’idées foulées aux pieds.
Sur
les pavés de la belle Liège marche l’homme
caillou, dur comme granite, tendre comme million de
grains de sable concassés pour se faire vitrines de
Noël.
Sur les
pavés de la belle Liège, d’un pas léger,
presque dansant, un homme passe. Voilà qu’il
est passé, voilà qu’un instant il semblerait
qu’il ne soit plus forçat, plus casseur de
pierre mais désormais sculpteur.
Sur
les pavés de la belle Liège, un homme vient de
transformer le passé en avenir comme on casserait un
caillou pour s’en faire un piédestal et grimper
dessus pour aller plus loin.
Putain
d’insomnie.
Un
moment déjà que je fixe le plafond et, faut bien
l’admettre, ce plafond là est d’une
ordinaire banalité, sans parler qu’il n’a
pas grand chose raconter, j’admets,
m’arrache de la couette et m’habille. Au
plafond, je préfère le café, noir, serré comme les
cuisses d’une nonette.
Au
passage j’enclenche le bouton radio,
infos : bientôt dit une voix, très bientôt même,
la moitié de l’humanité vivra en ville.
La
moitié, c’est pas rien me dis-je, et comme
d’évidence cette moitié-là aura besoin
d’un peu d’air frais, aura besoin de se
décloisonner en fin de semaine, voilà que je
m’imagine le plus énorme des embouteillage de
tous les temps, au bas mot un petit milliard
d’automobiles toutes désireuses de se mettre au
vert et toutes dans les mêmes tranche
horaires…
Je
me ressert une rasade de café, fous le feu à une
clope et pense à ça, pense à cette kyrielle de
bagnoles en goguette. Voyons, si comme le prétend la
journaliste derrière mon bouton radio, Tokyo passe le
cap des trente-cinq millions d’habitants
d’ici une dizaine d’années et qu’il
vient à l’idée de chaque famille d’aller
se faire un petit tour en campagne le dimanche venu
histoire de se détendre un peu des suites d’une
semaine stressante, et bien ça nous fait quelque
chose comme huit millions de véhicules à la queue leu
leu, soit une file d’environs… nom de
Dieu : 28000 kilomètres. Sachant que l’île
où se dresse Tokyo fait à tout casser ses 1350
kilomètres de long, va y avoir du japonais à
l’eau, voire du japonais en Coré, en Chine, et
jusqu’en Russie encore. Ce qui bien évidemment
posera quantité de problèmes :
Le
policier Russe
—
Vous avez pas vu le stop ?
L’automobiliste
Japonais
—
Ah, c’est un stop ça.
Ou
encore :
Le
gamin Japonais avec une grosse envie de pisser et
remuant sur la banquette arrière
—
C’est quand qu’on arrive ?
La
maman du gamin
—
Dans 4 698 852 voitures mon chéri. Sois patient.
Et
même pas je vous parle de ce paysan Chinois mort de
vieillesse sur le bord de la route en attendant de
pouvoir traverser ladite route, parce que chez lui,
c’était de l’autre côté.
J’écrase
ma clope, repousse la réalité-actualité, non parce
que la démographie citadine et automobile en manque
de bucolique, c’est bien beau, mais avant tout
je suis un homme de fiction, mon boulot c’est
d’inventer, pas de narrer du concret, fut-il à
venir.
J’éteins
la radio.
Voyons…
Il y a
là, allongé de tout son long sur le trottoir, un chat
mort. Rien dans sa posture ni aucun signe
n’indique de quelle façon ce chat a rencontré
la faucheuse, pas même une goutte de sang
n’entache son pelage, aussi bien il pourrait
dormir. Sauf que nous savons vous et moi qu’un
chat ne dort pas à même le trottoir, qu’un chat
sait trouver un coin tranquille pour se la couler
douce. Me voici donc face à mon chat mort à me
triturer les méninges, à me demander comment
c’est arrivé, à me demander aussi : que
faire de sa dépouille ? Pas que lui et moi, de
son vivant, on se fréquentait beaucoup, non,
d’ailleurs c’est à peine si nous nous
connaissions. On se croisait de temps à autre, tard
le soir, à notre manière on se saluait : clin
d’œil félin, « Salut toi »
humain, puis chacun retournait à ses préoccupations,
c’est à dire que lui replongeait dans ses
poubelles tandis que moi je remontais d’avoir
descendu les miennes. Je ne connaissais pas son nom,
si tant est que ce chat-là en ait jamais porté un, il
ne connaissait pas le mien, enfin pas que je sache ni
que j’en sois tout à fait certain, parce
qu’avec les chats on ne sait jamais. Bref,
notre relation n’était pas intime, se résumait
au bon voisinage, n’empêche que ça me fait
quelque chose de le voir étendu là, aussi raide
qu’au sortir d’un congélateur, et avec,
d’évidence, aucun avenir sépultural digne de ce
nom. J’imagine un instant me le glisser dans un
sac pour le déposer dans une poubelle, sa favorite,
et y aller d’une petite prière païenne. Mais un
doute m’assaille : et si ce chat-là,
malgré ses airs de gouttière, d’efflanqué
bourlingueur, avait un logis, une famille, des genoux
sur lesquels il ronronne entre deux virées nocturnes.
Après tout, ce n’est pas parce qu’il
porte pas de collier que la chose est impossible.
Quantité de chats se baladent ainsi et ne sont pas
pour autant SDF, loin s’en faut même. Bon, ben
je vais le laisser tel quel, et je verrais bien si de
sa défunte dépouille quelqu’un s’en
occupe, vu que ce chat là est venu trépasser pile
sous mes fenêtres, je n’aurais qu’à de la
haut m’informer de la situation.
Ainsi,
je délaisse mon chat mort, l’enjambe pour
ouvrir ma porte et aller me mettre au chaud, taper
quelques mots… Et je tape tant et si bien que
bientôt mon chat déserte ma mémoire, qu’il se
fait oubli des heures durant et que la nuit tombe
dessus et sur le reste.
Bien
plus tard, alors que je suis tout occupé à me
cuisiner des courgettes à la crème, alors que la tête
dans la casserole j’en suis à m’observer
fort consciencieusement le clapotis de ladite crème,
voilà que mon chat me rentre dans le cerveau comme
s’il en avait soudainement ouvert la porte. Je
délaisse donc ma casserole et m’en vais de visu
constater si d’un chat mort, le trottoir
s’illustre encore. Mais pas un chat dans la
rue, pas davantage mort que vivant, personne, et nul
indice qui m’éclairerait sur le chemin
qu’au final sa dépouille à suivi.
Sans
doute l’aura-t-on ramassé pour dans le fond
d’un jardin lui offrir des funérailles
accompagnées de pleurs parce qu’on
l’aimait bien ce chat-là. Peut-être même
aura-t-il eu droit à une petite croix avec marqué
dessus son nom.
Ou
peut-être était-ce seulement sa huitième vie, et
qu’après s’être fait macchabée quelques
heures, il s’est réveillé de son sommeil de
mort pour s’en aller vivre sa neuvième, et se
dégotter une poubelle parce que ça donne faim de
trépasser sur les trottoirs de l’hiver.
J’opte
pour la seconde hypothèse, elle me va aussi bien que
les courgettes à la crème que j’ingurgite en
pensant à tout ça, en pensant que quand même, ils ont
une sacré veine les chats : neuf fois
recommencer, ça doit faire un paquet d’erreurs
corrigées, quantité de conneries
évitées…
Quoi
qu’on en dise il doit bien y avoir une raison à
tout ça. Que nous soyons pur accident non, moi je
n’y crois pas un seul instant. Allons, personne
ne me fera croire que cette machine à se dézinguer
l’âme à loisir, à se la tordre de douleur,
machine à se tromper souvent, mais quelquefois
machine à bonheur, machine à jouir un peu, soit
hasard et erre ici-bas sans plus d’intention
que ça. Allons, croiriez-vous qu’une cellule
prenne quelques millions d’années à se
fabriquer des membres et encore quelques millions
d’autres pour apprendre à s’en servir, et
encore une fournée de millions pour constater la
chose et y penser un peu, croyez-vous disais-je,
qu’elle fasse tout ça sans but aucun ?
Moi, m’est avis que non, m’est avis que
faut pas prendre les cellules pour plus connes
qu’elle ne sont.
Voici
le discours que sans faillir j’aurais tenu il a
de ça à peine cinq minutes et en aucune façon je
n’en aurais démordu ni ne m’en serais
écarté d’un micro iota. Sauf que depuis cinq
minutes, je suis là à expliquer mon cas à une
fonctionnaire, en tous sens je décris ma situation
passée, catastrophique à venir si elle n’appose
pas tampon et signature en bas de ce document-ci, et
je recommence autrement et encore autrement, mais
elle ne veut pas entendre et comprendre encore
moins : il faut au préalable prendre
rendez-vous, c’est la procédure !
Ce
qui fait que d’un coup je doute de la grande
aventure et de son bien fondé, non parce que si la
résultante de quelques millions d’années de
progression acharnée soit l’exemplaire, amas
cellulaire sans compassion et borné que j’ai
sous les yeux, m’est avis que ma théorie fout
le camp pour aller se perdre quelque part du côté de
l’erreur, et pas qu’un
peu…
Un moment
que j’observe mon clavier : tas de petites
lettres alignées qui ne demanderaient qu’à
devenir mots, qu’à se faire petite histoire
pour le plaisir de quelques-uns, quelques-unes,
seulement voilà : rien ne vient. Pas le plus
petit début d’une pensée ne prend forme, alors
une histoire, même pas j’y songe. Je pourrais
évoquer cet homme croisé hier sur un trottoir et qui
à l’heure du couchant marchait vers le sud.
Raconté son chien qui telle son ombre le suivait, et
qui, tel son maître avançait tête basse. Arrivé à
leur hauteur, j’ai pensé un truc du
genre : dingue ce que la misère écrase son
homme, son chien, parce que d évidence ces
deux-là étaient sans logis et très probablement sans
garanti d’un repas à venir. Je pourrais aller
jusqu’à mes les écrire avant que la
vie-connasse ne les débarque dans la rue. À lui, je
rendrais un métier, une compagne aimante, des amis,
une existence, un peu de fierté. Et son chien tout
d’un coup porterait un collier avec son nom
dessus, adresse, numéro de téléphone, et tout ce
qu’il faut pour être un chien respectable. Ou
alors, je pourrais dire que tout ça n’est pas
sa faute, que la rue il ne l’a pas choisi mais
bien le contraire, qu’un matin c’était
presque comme si il s’y était réveillé dans les
bras de la rue, parce que c’est ce qu’il
ressent lorsqu’il y repense, lorsque que
s’enroulant dans un duvet miteux, niché dans un
recoin urbain ou ailleurs et serrant le chien contre
lui pour se réchauffer, il se remémore l’avant.
Quelquefois, souvent même, il songe que cet homme,
celui qui se balade dans cet avant-là, était un autre
lui, ou un qu’il aurait rêvé pour occuper un
peu sa misère.
Bientôt,
arrivé dans le sud ou plus loin, il y croira tout à
fait.
Je
pourrais dire, écrire tout ça, sauf
qu’aujourd’hui, j’ai pas plus
d’imagination devant mon clavier qu’un
élu devant ladite misère. C’est
dire…
—
Comment faites-vous ?
—
Comment je fais quoi ?
—
Cette façon que vous avez de pratiquer
l’ellipse est unique.
« Ah »
je lui fais et ajoute un « Merci » parce
que j’imagine que c’est un compliment.
Sauf que l’ellipse, moi je ne sais pas ce que
c’est, n’en ai vraiment aucune idée. Je
pourrais lui avouer que de l’ellipse, jamais je
n’ai entendu parler, et que si je pratique
c’est bien malgré moi. Ou je pourrais lui
demander ce qu’est au juste une ellipse, sans
aucun doute elle m’expliquerait parce
qu’elle a l’air d’en connaître un
rayon question littérature, mais son regard
d’admiration cesserait, et de ça je n’ai
pas envie, c’est pas si souvent que j’y
ai droit. Aussi je me la joue auteur sûr de son fait
et ne voulant pas lever le voile sur sa pratique, et
me tais. L’ellipse je me la garde pour plus
tard, j’irais me la chercher dans un lexique
littéraire pour bien me la comprendre et ainsi en
parler tout à mon aise dés que se représentera
l’occasion. Il ferait beau voir que
l’elliptique auteur que je suis se laisse
piéger une fois encore par sa spécialité.
—
Vos oxymores sont délicieux, vos anacoluthes si
osées… ajoute-elle, le regard emprunt de
respect.
Et
moi, bien entendu, je m’y connais pas davantage
en oxymore et en anacoluthe que je m'y connais en
ellipse, ce qui fait que je me sens tel le jardinier
dans son jardin de mots à qui l’on
dirait : « Mon Dieu mais quelles belles
abarema abbottii vous avez là, et ces hottonia
palustris, voyez vous ça… »
—
Vous avez une méthodologie pour travailler, un mode
opératoire pour écrire ?
—
En réalité je n’écris pas, je réponds, non, moi
je jardine des mots, voilà tout.
Et
c’est déjà bien assez de boulot, me dis-je,
sans que je me laisse aller à détailler, à
m’apprendre par cœur les étiquettes de
chaque semence desdits mots… Quant au lexique
littéraire que j’envisageais de consulter, je
vais me le mettre en jachère, m’est avis que
c’est mieux comme ça. Non parce qu’à se
les disséquer ainsi les fleurs, à s’en séparer
le pistil des pétales, les étamines des sépales, on
en oublierait le je t’aime qui emballe le
bouquet.
Je suis
là, réfugié dans un bistrot à me lire dans un journal
un peu d’information, à me passer le temps
tandis que dehors s’abat une pluie diluvienne,
lorsque d’un coup, je me mets à songer à cette
fille rencontrée il y a de cela longtemps. Elle se
prénommait Angelina, était d’une beauté rare
et, si ma mémoire ne me joue pas des tours, ou mon
ego, ou les deux, m’est avis que je lui
plaisais, et pas qu’un peu même. Autant
qu’il m’en souvienne, elle était blonde,
balançait sur le monde un regard bleuté, y avançait
une poitrine généreuse, une taille fine, des hanche
pleines, et tout ce qui fait qu’une jolie fille
peut se permettre de rire dudit monde.
Bon, me
voilà donc avec les courbes d’Angelina en tête,
à me les souvenir, à me les détailler, me voilà
plongé dans le décolleté des souvenirs, me revoilà
transporté à une autre époque tandis que toujours la
pluie tombe comme si le ciel n’était
qu’eau et rien d’autre..
Entre
Angelina et moi, il ne se passa rien. Non pas que
j’étais insensible à ses charmes, non pas que
j’étais naïf au point de ne pas comprendre
qu’elle passait deux à trois fois par jour me
rendre visite à l’endroit où je trimais,
espérant tout autre chose qu’un échange de
banalités, non, mais j’avais en ce temps-là, la
tête ailleurs et le cœur avec.
Si
je le regrette aujourd’hui ? C’est
précisément la question que je me pose en buvant mon
café, car après tout, cet ailleurs dans lequel
j’avais tête et cœur se conjugue
désormais au passé et m’apprit en son temps,
que je n’étais pas unique, pas plus merveilleux
qu’un autre, voire infiniment moins séduisant.
J’aurais
pu, si j’avais su tout cela, attraper Angelina
par les ailes et tous deux serions montés au septième
ciel pour y compter les anges. J’aurais pu,
oui, mais un jour ou l’autre il nous aurait
fallu redescendre, parce que toujours on redescend,
parce que toujours il nous faut passer du corps à
l’esprit. Sauf que de l’esprit, Angelina
n’en possédait aucun, avait comme qui dirait la
caboche aussi déserte qu’un vide qui se serait
prit pour le néant soi-même.
Pour
être jolie, Angélina l’était, mais la nature,
par souci d’équilibre sans doute, lui avait
évidé la tête de toute chose. Il est même à parier
que si j’avais consommé la belle pour ensuite
coller ma tête contre la sienne, j’aurais
entendu le bruit que fait un coquillage, bruit dont
on dit que c’est celui de la mer, mais que moi,
je sais pertinemment être le bruit du
rien.
La nuit
s’est avancée sur les toits d’un monde
désormais silencieux, a suspendu sa moitié de lune
dans un coin, à fait tout ça dans l’obscurité,
la nuit voit de nuit. Un chat l’a traversée,
puis s’est fondu en elle pour disparaître tout
à fait, comme si de chat il n’y en avait jamais
eu cette nuit-là.
Derrière
mes fenêtres, j’assiste à la scène qui
n’en est donc plus une, si tant est
qu’elle en est jamais été une, si tant est que
ce chat ait jamais existé… Après tout rien ne
le prouve, puisque du chat, comme déjà dit, il ne
reste rien. Pas même un bout de queue ou de moustache
accroché à l’obscurité comme pour témoigner un
peu de sa furtive réalité.
Comme
le passé me dis-je.
Cinq
heures du matin, le sommeil me fuit comme une
bourgeoise devant un jeune de banlieue. Je me fais un
café, prends place devant la bécane et vise les
statistiques de ce blog. Ils m’indiquent que
vous étiez une centaine hier à traîner dans le coin.
Moi, ça me surprend un peu bien sûr, parce que
j’ai beau m’imaginer la chose, me la
matérialiser en quelque sorte, c’est-à-dire
aligner cent écrans avec derrières cent surfeurs et
surfeuses en train de me lire, que je n’y
arrive toujours pas. Pas que je manque
d’imagination pourtant, la preuve, je vous
désaligne et vous empile, tous sur la même chaise,
tous derrière le même écran, ce qui fait une sacrée
jolie pile de chair, un bel assemblage en vérité,
mais l’équilibre est précaire, au moins autant
que la possibilité que la chose arrive et
l’image s’envole avant que ladite pile ne
se casse la gueule.
Vous
l’avez échappé belle, nombre d’entre vous
auraient pu se faire mal. Y’a pas idée non
plus, des fois, vous cent, je me demande ce qui vous
passe par la tête.
Il y a à
peine cinq minutes de ça, je me suis surpris à
m’adresser la parole. Surpris est bien le mot
qui convient car tel événement ne m’était
encore jamais arrivé, et me laissa comme qui dirait,
sans voix. Le ton était courtois, aussi courtois que
l’aurait été celui d’un ami
s’adressant à un autre, aussi n’était-ce
pas le ton employé qui fit naître ma surprise, pas la
forme donc. Pas le fond non plus car
d’évidence, la phrase en était tout à fait
dépourvue, jugez plutôt : « Un café ?
» Ce que suis allé me préparer sur le champ,
m’interrogeant comme déjà dit sur ce soudain
démutisme. Et m’interrogeant encore et encore,
comme si cette voix-là, si soudainement sortie de moi
pour m’apostropher, je ne la connaissais pas,
ne l’avais jamais entendue.
À
la réflexion, café en main, c’est le cas :
je connais ma voix s’adressant à l’autre,
aux autres, la connais même parfaitement, ma voix
intérieure itou, mais celle qui naît de moi vers moi
et se la perche haute, non. Je pourrais
m’extasier sur le phénomène, m’émouvoir,
pourquoi pas m’émerveiller de l’incident
telle un père entendant les premiers mots de son
enfant. Sauf que non, parce que tout bêtement, il ne
passerait jamais par la tête d’un enfant
arrondissant ces premières syllabes d’offrir un
café alentour, ni rien d’autre
d’ailleurs. Sans parler que ce serait plutôt le
contraire de l’extase le sentiment que
j’éprouve-là, ce serait presque une gêne, un
peu comme si l’on s’était immiscé en moi
pour me causer, une voix « On » donc, rien
à voir avec une voix « Off », encore moins
avec des enfantillages.
Café
en main, j’y pense un bon moment
Un
bon moment même, et imagine quantité
d’hypothèses : serais-je possédé par quelques
démons amateurs de kawa, ou développerais-je
d’un coup, un don d’ubiquité
intracharnel, un don d’omniprésence
monoplace…
Puis
je réalise que si j’éprouve un peu de gêne à
être ainsi habité, je n’éprouve en revanche
aucune crainte. De là à penser que la chose
n’est possible que si, et seulement si, je
connais parfaitement mon invité, il n’y a
qu’un pas, qu’allégrement je franchis
pour me l’identifier, me le démasquer. Me
« La » démasquer en réalité, car je le
réalise, c’est une féminine que je loge en moi,
féminine qui m’accompagne le plus clair de mon
temps — l’obscur également. Qui partage
ma vie, mes espoirs, mes désillusions et me connaît
mieux que nulle autre. Féminine qui m’est
nécessaire pour travailler, essentielle, féminine que
j’enlace dans la ronde infinie des jours mais
avec laquelle jamais je couche, pas besoin de ça
entre-nous, féminine aimante et fidèle : ma
compagne solitude.
C’est
une belle matinée ensoleillée, une matinée de
décembre. Sur la place du village se sont installés
sur tréteaux et sur planches, les étals des primeurs.
Ça fleure bon, fragrances fruitières portées par un
petit vent frais. Je remonte mon col, m’attarde
quelques instants à observer un homme déchargeant des
caisses de pommes, ces gestes sont précis, cadencés
comme une mécanique bien huilée. Plus loin, un
bonimenteur arrange la foule pour lui refourguer
l’invention du siècle « Oui madame, oui
monsieur, vous n’en re-vien-drez pas. » Je
ne sais de quoi au juste les clients ne devraient pas
revenir, mais qu’importe et même tant mieux, je
poursuis mon chemin imaginant ladite invention, la
déclinant en autant d’ustensiles loufoques, ce
qui me colle le sourire. Sourire que je garde encore
lorsque attablé au bistrot, je débarque mon Moleskine
de mes fouilles, mon stylo, pour inscrire quelques
mots, noter quelques détails : couleurs, odeurs,
attitudes, tout est bon à prendre.
Ce
qui me fait pensé que j’ai toujours fait ça,
seule la manière à changée. Jeune, j’ai
commencé par me le dessiner le monde, par la suite je
me le suis photographié sous toutes les coutures
avant que d’attraper un stylo pour me
l’écrire. À croire que je doute de son
existence audit monde, tellement, qu’il me faut
jour après jour me le noter pour le rematérialiser.
Peut-être est-ce pour ça, peut-être est-ce pour une
toute autre raison, ou peut-être encore que des
raisons, il n’en est aucune de censée, aucune
de valable.
Ressortant
de là pas plus avancé que je n’y suis entré, je
repasse devant le bonimenteur qui toujours
s’époumone devant la foule : « Vous
n’en re-vien-drez pas ! »
Je dis
bonimenteur, mais aussi bien, je le réalise, ce
pourrait être un prédicateur, auquel cas, pas de
doute qu’il ait raison. Mais comme de ce
côté-là, m’étonnerait qu’il ait une
solution, genre une préemballée prête à
l’emploi, je ne traîne pas pour écouter
l’argumentaire et fissa je rentre retranscrire
mes mots sur la bécane.
Des
fois qu’ils n’en reviendraient pas eux
non plus.
Il est
difficile d’écrire chaque jour autant de signes
et de chaque jour recommencer comme une pluie de mots
qui incessamment tomberait sur une page blanche mais
jamais avec la même densité, mais jamais avec la même
inclinaison ni la même cadence, comme si cette
pluie-là devait se ressembler comme deux gouttes
d’eau tout en étant bien différente. Voilà ce
que je me dis ce jour, me dis en cherchant une idée,
un bout d’inspiration, quelque chose à écrire
et qui tienne la route. Puis mes pensées se barrent,
revisitent comme elles en ont l’habitude :
les souvenirs, en quête, toujours en quête, mais
rien, niet, que dalle, ouallou, si ce n’est une
tripotée de gueules rencontrées ci et là, des que
j’ai aimées, d’autres moins,
d’autres pas, des gueules et les moments qui
vont avec.
Je
fous le feu à une clope, la énième de cette matinée
désinspirée, me colle une grosse bouffée dans les
poumons, me dis que ce truc aura ma peau un de ces
quatre matins, un soir peut-être et envisageant
sérieusement la chose je réalise que toutes ces
gueules qui tapissent ma mémoire disparaîtront avec
moi, que ce serait dommage parce que dans
l’ensemble c’était des bels gens. Alors,
alors je vais m’en répertorier quelque uns et
me les détailler ici et, tel le peintre portraitisant
son monde, j’y glisserai alentour et contour
afin d’ourler les personnages.
Et
que commence la ronde des portraits :
Petit Pierre
« Je
m’assieds à côté de toi ! » il dit.
S’assied
en effet à côté de moi, côté banquette donc, dos au
mur et ajoute « Habitude de truand, je ne sais
entrer dans un bistrot que je ne connais pas et
tourner le dos à la salle. »
Le
belgicisme me fait sourire, ladite habitude aussi, et
je le crois. Le crois parce qu’il a la belle
gueule des gens de la rue, des gens qui ont vu,
gueules de ceux qui beaucoup de matins ont maté,
caressé la croupe rebondie de la faute à pas de
chance et s’y sont fait, s’attendent même
à récidiver, disons au mieux : d’ici
demain.
L’ambiance
est brune, d’imposants miroirs relaient
indéfiniment les images des clients, relaient les
clichés d’avant, ceux du temps où —
paraît-il — Trotsky venait boire un verre ici,
et, à si bien réfléchir les miroirs toujours rendent
le monde capharnaüm, un peu bordelique.
C’est
pas pour nous déplaire alors on commande deux bières.
Il
y a lui : Petit Pierre, héros contraire et
déjanté d’un monde qui s’oublie,
s’oublie de quotidien en convenances. Il y a
moi, qui note en caboche chaque geste, chaque mot
prononcé. Puis il y a elle : Salomé, beauceronne
imposante qui tourne, qui cherche une place sur
carrelage, elle qui, non plus, ne tourne pas le dos à
la salle, pire, elle inspecte les lieux du regard,
renifle cherche de la truffe, histoire de savoir
s’il ne traînerait pas dans le coin des relents
de passé auxquels montrer les dents, non, rien de
tout ça, alors elle s’allonge tranquille.
Il
dit « Tu sais ce qui m’embête dans la
vie ? »
Je
dis « Non, quoi ? »
Il
dit « Je ne saurais jamais si je suis alcoolo ni
même si je l’ai jamais été. J’ai arrêté
autant de fois que j’ai recommencé,
alors… »
Je
souris
Nous
sommes un peu partis tous les deux, partis des causes
de deux bières déjà bues déjà recommandées, et
d’un deux feuilles bien tassé précédemment
fumé. Chacun sur ce coup-là a dû perdre encore
quelques neurones.
Pas
grave, on se débrouille sans :
« En
vérité », je lui fais, la dépendance
n’existe pas, la dépendance est une aberration
de la pensée qui vient te chercher dès que le manque
survient. »
Ça
le fait marrer
Et
comme j’ai oublié mes clopes, il m’en
offre une.
Que
j’allume.
Ensuite
nous discutons, de tout, de rien, comme ça vient ou
pas.
De
temps à autre Salomé lève sa grosse gueule toute
noire, inspecte le périmètre, puis rassurée retombe,
s’étale.
Discutons
de tout, de rien, c’est-à-dire de la vie, des
gens qui passent, vous savez ceux que la vie connasse
par pur caprice vous enlève, gens qu’on aime.
De ça, d’autre chose : du temps qui
blanchit les âmes et finalement les lave de toutes
passions, ou encore : « Tiens, il dit,
sais-tu que la première fois que j’ai été
interné c’était en septante-neuf » Il
marque une pause, réfléchit à la suite sous le regard
outré d’une bourgeoise assise derrière son thé,
une table plus loin. Il reprend :
—
« Seulement, je ne sais plus trop bien si
c’était pour la drogue ou pour
l’alcool.
Et
comme pour bousculer, renverser le monde de notre
bourgeoise de voisine, il ajoute :
—
Peut-être à cause d’une femme »
Et
il se marre de plus belle tandis que Salomé se lève
soudain inquiète, puis non, fausse alerte alors elle
baille un grand coup et va étaler ses cinquante kilos
sur les pieds de ladite bourgeoise offusquée, mais
qui n’ose se plaindre.
Puis
le temps s’étire, chargé de discussions
inutiles, entrecoupé de rires.
Rires
amers, saveur de bière.
Voilà que
l’on me convie à une interview via le net.
J’en suis heureux, que dis-je : je jubile,
et fais ça en autant de gestes puérils et
désordonnés. Je n’en donne pas le détail,
inutile que je me ridiculise d’avantage, le
chat s’est déjà copieusement foutu de ma gueule
avec son air de pas y toucher, va même jusqu’à
se lisser les moustaches, narquois.
Mon
petit numéro achevé, toute honte bue, chat foutu à la
porte de mon amour-propre, et, parce que faut croire,
je prends la chose à cœur, je me mets
sérieusement à réfléchir aux possibles questions que
nombre d’internautes me poseront à cette
occasion. J’en entrevois quelques-unes, et là,
devant la machine, je simule quantité de réponses,
quantité de variations, je dose humour et grand
sérieux, combine spiritualité et rigueur,
plaisanteries et traits d’esprit, enfin je fais
mon boulot et je m’en sors pas si mal. Sauf que
d’un coup le doute se manifeste, sauf que
d’un coup je réalise être un enfant de la
pomme. Comme beaucoup d’entre-nous me
direz-vous, peut-être, sauf que c’est pas à
cette pomme-là que je pense, non, celle du jardin
paradisiaque, ses nus, son serpent, son pommier et
toute la panoplie de l’Eden, je m’en
tape, pire : je l’ignore. Je pense à
l’autre, celle qui estampille mon clavier
depuis des lustres et je panique. Parce que voilà, je
m’imagine que les gens qui m’invitent à
clavarder doivent faire partie des 90% et des
brouettes — grosses les brouettes — qui
utilisent du matériel exclusivement PC, exclusivement
Microsoft et que donc, je vais me retrouver sur un
clavier tout différent du mien, tout différent des
claviers pomme que j’affectionne.
C’est-à-dire que je vais devoir composer sur un
clavier sans accent sur majuscule à moins de jouer de
la touche tel un pianiste à l’heure des gammes,
un clavier avec le point d’exclamation en place
d’autre chose et avec autre chose en place du
point d’exclamation, j’en passe et des
moins françaises, typographiquement s’entend,
c’est-à-dire que putain c’est pas
gagné !
Sans
parler de mon orthographe qui, bien sûr, est
désastreuse…
Oui,
je fais des fautes, et pas qu’un peu encore, vu
que quand je m’y mets, je fais rien à moitié.
Bon,
ben j’ai plus qu’à me pointer à ladite
interview avec mon clavier sous le bras et mon dico
sous l’autre moi.
—
Pardon de ne pouvoir vous serrer la main mon cher
monsieur, c’eut été avec plaisir mais je suis
manchot. On ne vous avait pas prévenu ? Mais moi
non plus monsieur, figurez-vous même que j’ai
appris mon handicap il y a peu, et se découvrir homme
tronc un après midi d’automne, je vous jure que
ça fait un choc. Sans parler des conséquences pour
l’écrivain que je suis, parce que bien sûr,
depuis je perds mes feuilles.
Me
dis-je. Et si je m’écrivais un texte finissant
en queue de. Un joli petit texte bourré de non sens
et qui, tel l’écaillé suscité, nagerait dans
les profondeurs aqueuses d’une littérature
bouleversée, à défaut d’être bouleversante.
Voyons.
Quelque
part dans l’immensité d’un océan, un
poisson attend sa poissone. Autour de lui, quantité
de coraux silencieux et immobiles font ce
qu’ils font à chaque instant de leur vie,
c’est-à-dire que, micromillimètre après
micromillimètre, ils s’appliquent à se
construire une barrière. À vue de poisson, la
progression du grand œuvre des coraux est
insignifiante. Passerait-il une vie, toujours à
attendre sa poissonne dans son petit périmètre
d’eau salée, à tourner en rond ou à observer
lesdits coraux dans le blanc des zooxanthelles,
qu’il ne verrait aucune différence au bout du
compte. Leur poserait-il des questions, essaierait-il
d’entamer une discussion histoire de passer le
temps, d’agrémenter son attente, que la réponse
viendra si tard qu’il y aura belle lurette que
notre poisson ne sera plus de cet océan, belle
lurette qu’il aura fini dans le ventre
d’une assiette de fin de semaine, parce que les
coraux, comme déjà dit il y a de cela quelques mots,
vivent à allure réduite alors que les poissons eux,
vivent comme vous et moi ou à peu prés.
Par
exemple, vous attendez une fille tel le poisson
attendant sa poissonne et au même endroit encore. Et
bien, dussiez-vous attendre une vie entière que
jamais le corail ne mettra de barrière entre elle et
vous, et dussiez-vous en watt millions de mots
raconter votre déception à ne jamais la voir venir
cette fille-là, que jamais le corail n’
interrompra votre plainte.
—
Ce que j’en dis, c’est que le corail est
le compagnon idéal des chagrins d’amour, je lui
fais
Il
reste dubitatif, perdu quelque part sur
l’accotement de ma répartie, puis il hausse les
épaules, un peu vexé on dirait. Faut dire qu’il
a attendu une fille qui n’est jamais venue,
qu’il l’avait invité au restaurant et
qu’il me raconte tout ça la larme à
l’œil, me précisant même « Que
c’est bien dommage, parce qu’il avait
fait gaffe a sélectionné LE restaurant. » Pour
finir, il a réglé son verre et, la mort dans
l’âme, il s’est tiré sans dîner tellement
ça lui a coupé l’appétit.
—
Quel genre de restaurant ?
—
Le plus chic de la ville : spécialité
poisson !
Ce
qui fait que je respire à mon aise, la poissonne de
mon histoire a sans doute réchappé au pire, soit aux
filets des pêcheurs et aux couteaux des cuisiniers,
et si elle est en retard, c’est sûrement
qu’elle cherche dans sa garde-robe la tenue
adéquate pour séduire son patient poisson.
Celui
là même qui attend dans le silence des
coraux.
