J’enclenche
« Again » d’Archive, monte le son, ça
pulse et m’évoque comme à chaque fois les Pink
Floyd du temps de Roger Waters, temps de
l’enfance, temps où la vie se résumait aux
jeux, au plaisir d’arpenter une île toute la
journée.
C’était une petite île(1) que la mienne, micro
bout de terre rose perdue face à Dakar, micro bout de
terre sans voiture, micro bout de terre chargée
d’histoire jusqu’au ressac de ses eaux
qui, inlassablement, battait ses rochers, noyait sa
plage.
D’ici(2), des milliers d’hommes, de
femmes, d’enfants sont partis fers aux mains,
aux pieds et sous le fouet pour une destinée de bêtes
de sommes, pour une destination qui fleurait
l’humiliation, l’inhumanité et le coton.
Souvent, j’allais m’asseoir sur les
rochers de la honte(3), j’y pêchais, rêvassais
beaucoup aussi, imaginais une autre vie que la
mienne. Déjà.
Je ne suis pas devenu corsaire, je n’ai pas
libéré ces hommes mes frères, mes faits d’armes
ne sont pas légendaires et, pire encore : par
gros temps j’ai le mal de mer. Mais toujours
j’écoute les Pink Floyd et toujours :
magie des neurones associatifs, « Again »
d’Archive me plonge en enfance.
Il me faut dire, préciser, que rentrant de la pêche,
rentrant de rêvasser, c’est toujours les mêmes
cassettes que j’encastrais dans le
lecteur : « Wish you were here » puis
venait « More », « Dark side of the
moon », « Ummagumma »…
Il me faut préciser aussi, qu’écoutant ça, je
lisais les frasques d’Edmond Dantès et lorsque
je les avais finies, je les recommençais, encore et
encore…
Et préciser aussi que lui et moi, on se ressemblait
un peu : nous étions d’une île tous les
deux, nous aimions la mer et aimions la même femme.
Madone, ce que Mercedes a pu me fasciner.
J’avais sept ans.
Et depuis, seules les îles et les elles ont attiré
mon attention, ont suscité la passion.
Tout bien considéré, il se peut que sur mon rocher,
pêchant, rêvassant, puis rentrant et lisant sous
musique, j’ai libéré un homme, ne serait-ce
qu’un.
Sauf que j’étais trop petit alors, pour
réaliser que cet homme, c’était moi.
Et tant pis si, jamais je ne deviens corsaire.
C’était
une année d’une étrange beauté. Entendez par là
que sur toutes choses et durant les douze mois dont
elle était faite, le soleil la caressait d’une
bienveillance rarement démenti par un nuage, une
ondée, ou tout autre chose qui aurait pu la gâter.
Elle marchait sur le trottoir, fille en jupe colorée
et débardeur, traversait le bleu du ciel sur talons
en ce douzième mois, et pensait précisément à ça,
trouvait aussi qu’elle avait de la chance
d’être en vie, d’être dans la fleur de la
jeunesse. Sur ses lèvres s’accrochait un
sourire, et on aurait bien dit que rien
n’aurait pu l’en décrocher ce sourire, de
ces lèvres-là.
Sauf la vie bien sûr, les chagrins qui vont avec, les
multiples trahisons dont elle est faite, et tout le
reste de méchanceté qu’elle trimballe et
distribue au fil de son inexorable écoulement.
Mais ça, elle ne le savait pas encore, et moi je
n’avais aucune envie d’interrompre sa
foulée pour le lui apprendre.
J’ai regardé passé l’innocence, et la
voyant passé, j’ai pensé :
l’innocence des autres est la seule chose
qu’il nous reste après avoir consommer la
notre, après s’être fait bouffer
d’espoir, la seule chose à laquelle
s’accrocher, et sans doute est-ce pour cette
raison que l’humanité poursuit la grande
aventure, pour cette raison qu’elle se
reproduit.
C’est pas très noble certes, voire très lâche,
mais sans cette lâcheté qui profiterait, qui
raconterait ladite année d’une étrange
beauté ?
J’étais
là, à simplement me dire que la vie était belle,
lorsque tout soudainement, j’ai pensé au passé,
pensé à l’imparfait donc, passé pas si simple
qu’il n’y parait.
Le soleil arrosait la terrasse d’autant de rais
lumineux et quantité de gambettes talonnaient le
trottoir parce que l’après midi était chaud,
parce que les filles en jupes savent mieux que la
météo, le temps qu’il fait. Les filles jamais
ne se trompent sur le sujet, sans parler que les
filles sont beaucoup plus jolies qu’une
grenouille avec une échelle sur le dos.
Ce qui tombait bien parce que de grenouille,
d’échelle, y en avait pas.
Pas d’avantage dans mon verre que sur le
trottoir.
Et dans ce passé pas si simple, sans grenouille et
sans échelle donc, mais peut-être dans le fond de mon
verre, j’ai bien cru retrouver un sourire.
J’ai fouillé les bulles, essayant de savoir à
qui il appartenait, mais non, rien à faire.
J’ai recommandé un autre verre pour explorer
davantage le sujet, m’en faire une idée plus
concise, voire précise, mais le sourire passé
c’est mis à conjuguer le temps autrement, a
basculé au futur.
Alors.
Alors bien sûr.
J’ai fouillé des yeux l’avenir, de table
en table, j’ai cherché et fini par trouver.
Deux tables plus loin, seule, une fille jolie comme
un jour de soleil lisait un bouquin.
Avec le même sourire qu’imaginé, ça va de soit.
J’ai pas trop hésité, je me suis levé pour
aller la trouver. Le retrouver serrait plus juste vu
que c’est un peu beaucoup l’idée que
j’avais en tête.
Sauf que.
Sauf que les grenouilles, les échelles,
s’arrangent avec le soleil, s’arrangent
avec le contre-jour et, donc, j’avais pas vu la
couverture du bouquin. Elle était voilée, dissimulée,
cramée de soleil ladite couverture.
La découvrant, j’ai dis :
— Èh, mais c’est moi qui ai écrit
ça !
Et je l’ai répété, vu qu’elle bronchait
pas.
Elle a posément reposé le bouquin, planté ses yeux
dans les miens et répondu :
— Et moi j’aimerais être la reine
d’Angleterre.
C’est là que j’ai su que tous les deux
c’était foutu.
Je me mélange déjà le présent, le passé pas si simple
avec le futur immédiat, alors le conditionnel…
Sans parler que si elle était reine
d’Angleterre, elle serait vieille et moche.
Alors rien.
— Ordinaire, vous dites ? Èho mon petit père, je fais dans le quatre étoiles littéraire moi.
— Mon pinard aussi, il rétorque en se marrant.
Et que répondre à ça ?
Pourquoi
faut-il toujours que les assiettes anglaises soient
composées de charcuteries françaises, et pourquoi
encore, faut-il qu’on me refourgue du Jarmusch
comme du cinéma d’art et d’essai, du
vrai . Un qu’aurait quelque chose à dire.
J’ai aimé « Down by law », non, je
mens, j’ai adoré.
Mais Coffee and cigarettes…
Mais Broken flowers
— Éh Jim, c’est bien d’essayer.
Mais pour l’art on fait quoi au juste ?
Merde, je me suis rarement autant emmerdé que devant
Broken Flowers et, regardant mon assiette, là et
maintenant au restaurant, assiette anglaise donc,
j’ai comme un doute.
— Dites, elle a quoi d’Anglaise cette
assiette ?
— Rien, mais suffit d’y croire ,
elle me répond. C’est un peu comme le cinéma,
voyez ?
Je vois parfaitement. La consommer ne me rendra pas
plus instruit en art culinaire, mais au moins je
pourrais en causer en soirée vu que j’aurais
essayé, que, de fait, je serais un essayiste à mon
tour :
— Alors, le dernier Jim Jarmush, une merveille
non ? C’est si… si…
si…, c’est tellement « si »
que c’est bien simple, je trouve pas mes
mots…
— Je sais pas, j’étais pas dans mon
assiette !
— Et Bill Murray incroyable non ?
— Au moins autant qu’une tranche de
jambon perdu sur une banquette, même jeu, même
expression, avec le gras et tout et tout. Sans parler
des condiments illustratifs féminins, waouw quelle
chouette assiette, et puis : surprise au final,
vous allez rire, j’ai même pas trouvé le final.
— Le final ?
— Oui, le pain pour saucer, voyez ?
— Non ?
— C’est pas si grave, je lui dis, parce
que les corps nichons, je les ai bien vu, sans parler
que dans les assiette anglaises y’a pas de quoi
saucer !
— Nous ne parlons certainement pas de la même
œuvre Monsieur, il fait, outré. Ajoute que
décidément « L’intelligence, la
sensibilité, n’est pas si commune.
Dommage ! »
Je suis hors d’œuvre donc, le réalise et
me ressers un verre, le vide cul sec, m’en
ressers un autre, ajoute que décidément,
j’insupporte tous ces types que la culture paye
au nom d’un ministère, au nom du non jugement
comme un bien fait : chose admise.
— Une autre assiette anglaise Monsieur ?
— Une Jim Jarmusch ?
— Non, celle-ci est nommée Stephen Fears.
— Alors volontiers.
— Monsieur ?
— Oui ?
— Jim Jarmusch est américain, pas anglais.
Oui, mais si j’avais débuté ma critique de
Broken flowers en évoquant une assiette américaine,
personne n’aurait compris, ni suivi. Non ?
Elle sourit, ajoute qu’après tout c’est
mon texte, que je fais ce que je veux donc.
Et je bois un autre verre, et la regardant partir
plateau sous le bras, je me désespère de constater
que les personnages qui me plaisent dans cette vie,
sont ceux que j’invente, pas moyen donc de
récupérer un numéro de téléphone, de les inviter à
dîner, au cinéma pourquoi pas…
Et se
fondre dans l’alcool, comme on se fond entre
les cuisses d’une fille, et puis pleurer de
trop d’envie non consommée, de trop
d’ivresse assouvie, de trop de
je-sais-plus-dis-mon-amour-c’est-de-quelle-côté-la-vie-déjà ?
Et puis rouler par terre dans la nuit de
l’insomnie, dans celle qui vient te chercher
comme pour te détriper au ventre, te déboyauter et
t’envoyer te faire foutre au petit matin. Va
rouler bouler poète misère, ramasse ta couette, tes
oripeaux de sommeil et casse-toi. Ici on rêve pas, on
prend le métro, on va au boulot ! Y’a pas de
place pour le songe. Songe-y.
À la ramasse trottoir s’éveiller, groggy.
Puis, patiemment attendre que revienne la petite
musique :
Dis-mon-amour-c’est-de-quelle-côté-la-vie-déjà ?
Question en bouche qui fait mouche.
Et putain de mouche qui déjà virevolte entre les
mollets d’une fille, qui se glisse sous sa
jupe, remonte au ventre, dans son décolleté, et qui
grimpante va se poser sur un sourire : grain de
beauté sur lèvres.
Madone, je suis rien moi, mais je reprendrais bien un
verre pour affronter tant de beauté ramassée en un
seul grain.
Et savoir déjà qu’on a perdu cette partie-là,
aussi.
Partie infime : grain de folie.
