S’arrêter.
Voilà c’est fait.
S’asseoir en terrasse, respirer,
commander.
Rêvasser Moleskine en main.
Puis : stylo plume, et coucher un bout de
vie.
Elle ?.
Elle pourquoi pas : une vingtaine
d’années, ventre découvert,
pas si
jolie que ça mais jean taille basse, mais tee-shirt
court, mais percing nombril.
Elle est serveuse, paye ses études avec
ça.
Ses études, c’est en partie moi : je lui
enseigne l’art au lycée.
Art : la belle histoire.
Art : mot pour dire « Mate
l’éclairage de Caravage,
regarde
un peu les doigts de saint Thomas fouillant la plaie
du Christ,
quelle
beauté dans le touché, le doute enfin
matérialisé… » ou : « Vise
l’Odalisque blonde de
Boucher,
Madone,
le cul de cette Odalisque-là, c’est la vie qui
se prend à être elle-même,
vie qui
t’emmène pour te basculer au charnel »
Elle ne comprend pas.
Ne comprendra sans doute jamais.
« Deux euros vingt, s’il vous plaît »
Elle dit ça sans sourire.
Je laisse toujours un peu plus, la prie de garder la
monnaie,
ce
qu’elle fait mais toujours sans
sourire.
Repartant de là je me demande où Caravage s’est
planté ?.
Boucher ?.
Voilà
qu’il m’arrive une histoire pour le moins
surprenante. Mais avant de vous la compter, il faut
que je dise, précise, que je possède peu de livres.
Pour être tout à fait franc, il en traîne très
exactement vingt sur mon bureau, vingt issus
d’une sélection sans concession et, bien sûr,
ces vingt-là je les connais par cœur pour me
les relire souvent. Or, voici que ce matin
j’attrape l’un deux avant de me mettre au
travail, voici que j’attrape
« Tokyo-Montana Express » histoire de me
mettre en jambes, histoire de me lire un petite
nouvelle comme on se met en appétit de mots, voici
que je le feuillette, qu’au hasard j’en
choisi une et que je commence à me la lire tout
désireux du plaisir renouvelé. Mais voici aussi que
lisant, je réalise que cette nouvelle-là m’est
inconnue, que ni d’Eve ni d’Adam il ne
m’est arrivé de la lire, qu’elle est pour
moi aussi vierge qu’une jeune fille qui
n’aurait pas encore imaginé les jeux de
l’amour, ni même appris à marcher.
Bien sûr je me dis que la chose est impossible vu que
ého, je connais l’œuvre de Richard
Brautigan sur le bout des doigts, que je peux causer
de chacun de ses textes en enrichissant mon propos de
moult détails, de quelques anecdotes, et ce :
des plus longs aux plus concis. Et du talent du
maître aussi.
Dites moi « Parapluie ». ou « Océan
Pacifique » ou encore « Melon pour
chat » et derechef je vous en fais
l’éloge, vous en raconte l’elliptique
écriture, vous les dissèque tel le taxidermiste
amoureux de son sujet. « Du vent dans les
sous-sol » par exemple, je pourrais vous embêter des
heures avec ça, vous dire que l’écrivain assis
face à Brautigan dans un restaurant Tokyote et qui
soudainement chausse des lunettes de plongée. sans
pour autant que la chose lui semble anormale, puis
qui tout aussi soudainement les enlève, n’est
autre que Kenzaburo Oé.
Donc, vous l’aurez compris : à propos de
chacun des textes de Brautigan, je peux aller de mon
petit commentaire, sauf du « Château de la
fiancée des neiges », puisque, je vous
l’ai dit, celle-ci m’était inconnue
jusqu’à ce matin.
Evidemment, finissant ladite nouvelle, je l’ai
recommencé et recommencé encore, puis je me suis
interrogé sur la nature de l’événement :
comment en autant de lecture de Tokyo-Montana
Express, avais je pu louper une nouvelle, et toujours
la même ?
Et comment encore, ne l’ayant jamais lu, ai-je
pu rendre hommage au maître dans l’une des
miennes** en y incluant la disparition d’un
cinéma alors que, précisément, c’est bien de
cela dont « Le château de la fiancée des
neiges » est fait.
Lisant, relisant, réfléchissant, j’ai pas
trouvé de réponse à ça, si ce n’est que Richard
Brautigan reste l’auteur le plus surprenant qui
soit, encore aujourd’hui, et au petit matin de
surcroît, et que, peut être, sans trop le savoir,
sans trop y faire attention, le lisant, le relisant,
j’avais réussi à faucher quelques plumes à
l’ange littéraire qu’il était.
Ah la belle journée !.
Je me souviens seulement qu’elle s’est avancée vers moi tandis que je comptais les lampes du. plafond, tandis que faisant ça, je m’émerveillais que le monde soit impair.
— Dis, tu m’offres un verre ?.
Tout compte fait le monde n’était pas impair vu que j’avais là, sous le nez, une huitième merveille qui s’installait et commandait à boire. « Un double ! ».
Pas tant qu’elle était jolie, non, elle était juste particulière. Je ne sais trop comment les filles font ça, mais certaines brillent de l’intérieur et quelquefois de cette brillance s’échappe. une étincelle qui vient se loger dans leur regard, aux coins de leur yeux vacille. C’était le cas.
— Je viens d’en larguer un, elle a dit. Mais il s’accrochait à mon sac alors je lui ai laissé… Je te rembourserai.
J’ai répondu que je m’en foutais. Que je me foutais de tout vu que « Pareil » je venais de prendre la porte de sortie d’une histoire « Alors… ».
Alors nous avons bu en nous racontant nos vies.
Dans l’ensemble c’était triste.
— L’ensemble ça n’existe pas, c’est une notion mathématique qui, traduite donne : un plus un, c’est toujours un de trop !.
— Chez toi ou chez moi ? J’ai répondu.
— Chez tout le monde ! elle a dit.
J’ai souri, et ça, je l’avais pas fait depuis longtemps.
Puis la nuit s’est éteinte, tout comme les lampes du bistrot : sept.
S’est éteinte, laissant à l’aube le soin de déverser autant de lumière sur la misère des amours perdus.
Bras dessus.
Bras dessous.
Nous sommes rentrés.
Rentrés où ?.
Je m’écroule dans un pucier que même pas je connais, peut-être est-ce le mien, le sien ?.
Elle se lève, ouvre les rideaux dit qu’il est presque midi, qu’elle a mal au crâne — nous sommes deux — qu’il faudrait que je bouge, parce que !.
Parce que le pucier, c’est le sien !.
Sur le trottoir, je fume puis écrase une cigarette du bout de ma godasse, pense : doit bien y avoir une gare dans le coin.
Une gare comme un pansement à l’oubli. Une destination en guise de sparadrap : Paris, Liège, Nouméa, Tahiti ….
Une gare comme centre de triage des sentiments et départ vers l’ailleurs.
J’en restais coi.
Dehors le soleil balançait des rayons à tout va, noyait de chaleur les rues désertes.
Table du fond, quelques jeunes gens s’agitaient en se foutant royalement de l’avenir, partaient dans de grands éclats de rires.
J’ai repris un verre histoire de faire passer la pilule.
Elle était de taille, des verres, il m’en fallait plus d’un.
J’ai songé un instant à l’exil.
Songé à mon île.
Détaillé les mines effarées.
Je me suis senti un peu moins seul.
Ça m’a fait du bien, mais ça n’a pas duré :
— Un triple, il a dit dans un sourire, c’est la maison qui régale. Pour fêter ça ! Il a ajouté.
— Pour fêter ça, j’ai répété machinalement, avant de réaliser en plein, et, le réalisant, j’ai hésité à lui balancer à la gueule quelques injures et le verre qu’il me tendait.
C’était un 6 mai.
Sous le soleil se rassemblaient désormais quantité de drapeaux : tricolores ; croix de Lorraine ; flamme bleu blanc rouge… Les rues se chargeaient de cris patriotes, de chansons d’un autre temps :
« Rénovation, c'est l'idéal
Des hommes d'action
Front national, la France attend
Pour elle répond présent ! »
C’était un 6 mai 2007.
Et je me sentis plus apatride que jamais.
C’est
un matin sans rosée, un matin
j’ai-pas-envie-de-bosser. Sur les pétales de la
nuit ne s’est déposé aucune idée, adonc voici
quelques réflexions souvent bistrotières, extraites
d’un Moleskine et livrées en vrac :
Femme,
avec deux « m » c’est toujours moins
qu’une fille avec deux ailes
***
Les basques, ça caresse pas, ça pelote.
***
— Garçon, l’addiction s’il vous
plaît !
***
Un éditeur est un type sensible aux égards, un auteur
est un type sensible aux égarements.
***
Qui bistrot mal étreint.
***
Une bière, jusqu’à la mise en !
***
J’aurais pu me faire dessouder par un soudard,
je me fais dézinguer par un zinc-comptoir.
***
J’entre dans le dernier tiers de ma vie :
le tiers payant.
***
Je suis un marin, un vrai de vrai : j’ai
la plume qui jette l’encre dans les rades.
***
J’ai mis du temps à apprendre à compter, encore
plus à démontrer que compter sur moi,
fallait pas.
***
D’amants nous sommes devenus aimants, histoire
de mettre un point sur le « i » de
l’attirance.
***
Un six coups, c’est cinq fois trop cher pour un
suicide.
Ça
commence toujours comme ça mes histoires : elle dit :
— Éh ?
Lui réponds toujours : « Quoi ? » la regardant.
Elle est souriante.
Il n’est pas très réfléchi.
Ils sont dans un bistrot.
C’est ici qu’il se sent bien.
Ici qu’elle vient.
Il est auteur : elle sera jolie comme un bout de
printemps.
Elle est femme : il sera intelligent.
Même si c’est pas vrai
Même si c’est pas vrai tout ça
À son tour elle dira :
— Éh ?
Il répondra : « Quoi ? »
Et rien ne sera dit
Comme un silence au possible des
jours…
Les villes n’existent pas la
nuit
Pour ce
que j’en ai vu, de nuit, les villes ne sont
plus que dédale de rues ouatées d’alcool avec,
accrochés à leurs flancs, quantité de petits panneaux
s’illuminant et disant « Vente de
coton »
Toujours à propos de
coton
Je me
souviens du sien, il fleurait bon sur sa peau.
S’y mêlait une odeur : bout de
parfum ; bout de sueur.
En été, elle était faite de ça, de fragrances chair,
d’un sourire, d’une culotte, d’un
débardeur coton court.
Je me souviens qu’elle était jolie vêtue ainsi.
Je me souviens aussi.
Que plus chiante y avait pas.
Et encore
Lorsque
j’étais enfant, l’expression « La
vie, c’est coton » je ne la comprenais
pas. C’est pas qu’enfant il me manquait
des mots, pas non plus que j’étais incapable
d’imaginer le concept de la vie-conasse, non,
c’est juste que je ne comprenais pas non plus
« Il ne faut pas remettre au lendemain ce que
l’on peut faire le jour même »
De fait, le désespoir, je le remettais volontiers à
plus tard.
Coton d'enfance
« Les
femmes… » disait-il, puis il respirait
profondément mais n’ajoutait rien, comme si la
chose était si énorme qu’il ne pouvait
l’exprimer.
Elle l’était.
J’ai un peu plus tard rencontré sa femme,
j’avais six ans et au vu de son format,
j’ai compris pourquoi il en parlait au pluriel
et, dès lors, je me mis à croire que la bigamie était
quantité de femmes réunie sous un seul
tee-shirt.
J’attendais
le train. J’aurais pu attendre tout autre
chose : le messie, la fin du monde, un café
noir, une jolie fille… Mais non,
j’attendais le train sur le quai d’une
gare, ce qui est plus commode que n’importe
quel autre endroit pour attendre le train. Un terrain
de rugby par exemple, personne n’aurait idée
d’aller attendre un train sur un terrain de
rugby, et pour cause, jamais les trains ne traversent
les terrains de rugby. J’étais donc au bon
endroit pour faire ce que j’avais à
faire et je le faisais bien, patiemment, et
depuis un bon moment encore.
De temps à autre, je jetais un coup d’œil
à l’horloge plantée sur le quai tout à mon
intention de voyageur attendant. Sa trotteuse
trottait à l’allure d’une trotteuse,
jusque-là, rien que de très normal, le temps passait.
Mais alors qu’une fois encore je
m’informais de visu du retard de mon train, que
j’avais les yeux plantés dans les aiguilles, je
me rendis compte d’un phénomène pour le moins
curieux : la trotteuse trottait, certes à
l’allure d’une trotteuse, mais
n’entraînait pas l’aiguille des minutes à
chaque tour, non, elle faisait ça seulement un tour
sur deux. Merde, j’en restais comme deux ronds
de flan de ma découverte. Cependant, je ne quittais
pas l’horloge des yeux histoire de vérifier,
d’authentifier le fait pour la postérité.
Deux minutes plus tard, la supposition bascula dans
la certitude.
Je n’aurais jamais imaginé la chose possible,
je me mis donc sur le champ à échafauder quelques
origines à ce disfonctionnement alternatif.
Peut-être qu’un horloger Genevois, canton à
forte démographie horlogère comme chacun sait,
peut-être, disais-je, qu’un horloger Genevois
construisant sa pendule de gare, décida que ce
coup-ci, il ne bosserait qu’à moitié, à
mi-temps parce que « Hé ho y’a pas le feu
au lac ! ». Mais peut-être que se brave
horloger Genevois n’y était pour rien, car
peut-être que l’ordre venait d’en
haut ? Que pour des raisons de compétitivité, de
coût, là-haut avait décidé de ne fabriquer que des
moitiés d’horloge et les refourguait à moitié
prix. Mais peut-être encore que les Suisses
n’avaient aucune responsabilité dans cette
affaire et qu’il fallait chercher
l’origine de ce saute-mouton temporel du côté
du commanditaire. Ainsi, il ne me parut pas idiot,
debout sur mon quai, d’imaginer la SNCF
commandant des horloges allant par deux minutes,
histoire de nous inciter à croire, nous les
voyageurs, que le temps passe vraiment vite lorsque
l’on attend le train et donc, que ce
n’est pas si grave que ledit train arrive
systématiquement en retard.
Bon, j’étais là, planté devant mon horloge à
vérifier le phénomène toutes les deux minutes, à
supputer l’intrigue, la conspiration, lorsque
je me mis en tête que le cas n’était peut-être
pas isolé. Si ça se trouvait, le complot ne
s’arrêtait pas là. Du coup, je supposais que
toutes les horloges officielles de la nation
marchaient ainsi, qu’elles nous spoliaient
d’une minute sur deux et qu’elles
faisaient ça depuis la nuit des temps, au minimum.
Et pourquoi pas ?
Car enfin, si la chose était avérée, je ne pouvais
désormais être sûr de quoi que ce soit. Tiens,
étais-je bien né à sept heures trois comme ma mère
l’avait toujours prétendu ? Et le soleil
se couchait-il, se levait-il, à l’heure que
l’écrivaient les journaux ?
N’étais-je point, ma vie durant, arriver au
travail une minute trop tôt pour en ressortir une
minute trop tard, car, et bien évidemment, je
n’imaginais pas les pointeuses différentes des
horloges ? Pas plus différentes d’ailleurs
que tout ce qui mécaniquement, électroniquement,
égrainait le temps. Bon Dieu, combien d’amendes
avais-je payer pour ne pas avoir enfourné à temps ma
pièce dans le parcmètre, alors que si ça se trouvait,
j’avais une bonne minute, voire deux, pour
l’enfourner cette putain de pièce.
Puis d’un coup j’entrevis l’ampleur
du détournement et me mis à en faire un rapide
calcul. Simple. Minimal. Magnanime même, car il ne
prenait en compte qu’une minute par jour et par
habitant, et, bien évidemment, la réalité devait être
autrement plus foisonnante. Quoi qu’il en soit,
ça représentait un paxon de fric la somme qui nous
était volée chaque jour.
— Et comment voulez-vous ne pas comprendre que
quelquefois, attendant son train sur le quai
d’une gare, le voyageur réalisant cela, ne soit
pas tenté de monter dans ledit train sans composter
son billet, histoire de se rembourser un peu ?
— C’est de loin l’explication la
plus farfelue qu’il m’ait été donné
d’entendre a dit le contrôleur en sortant son
carnet à punir.
Il m’avait semblé être clair pourtant…
Sans parler que toutes ces minutes-là, cet argent-là,
c’était un peu de sa poche aussi que ça
sortait. Bon, j’allais lui préparer une réponse
avec des mots choisis, profilés comme des prototypes
du genre et qui s’organiseraient en une
répartie cinglante, incisive, et paf :
— Puisque c’est comme ça, je
n’attendrais plus le train sur le quai
d’une gare.
— Ha ! Et où donc alors ?
— Sur un terrain de rugby par exemple, au moins
je suis certain de ne pas y rencontrer de contrôleur,
sur un terrain de rugby.
Il a réfléchi quelques instants, puis, me tendant ma
contredanse, il a ajouté avant de s’en aller :
—
Ho vous savez : les arbitres…
J’ai
rien répondu. Je crois bien qu’il avait raison.
Et puis de toute façon, je joue pas au
rugby.
Sauf que des soucis, Jimmy en a plein.
C’est à peine si Jimmy se souvient de la dernière fois où il a souri.
En réalité, Jimmy ne se nomme pas Jimmy, non, mais c’est ainsi qu’elle l’appelait.
Il n’y avait aucune raison à ce surnom, elle trouvait simplement que «.Jimmy.» ça sonnait bien, et tous avaient pris l’habitude alors…
Alors Jimmy c’est bien.
Sauf que Jimmy, comme déjà dit, a quantité de soucis, rue Sans…
Tellement, qu’il faudrait pour en faire la liste, écrire un roman, « le Roman de Jimmy… »
Mais Jimmy, le long c’est pas son truc.
Jimmy est nouvelliste
Jimmy fait dans le sprint
Jimmy n’aime pas les marathons
C’est pourquoi Jimmy disparaît au carrefour, laissant derrière lui les mots à venir d’une histoire que jamais il n’écrira, laissant la rue Sans Souci aussi.
« Elle en a de la chance la rue » , murmure Jimmy.
Et puis Jimmy se tait.
« J’ai
plus de colère qu’une bouteille à la mer »
Sur le coup, j’ai pas vraiment compris de quoi
il parlait.
Pas compris du tout.
Assis, quelques années plus loin, assis face à lui,
moi qui suis charivarié par l’eau de vie amère
des souvenirs, et lui qui n’est plus que sel
d’avoir trop ramer pour finir sur la plage
mélancolie d’un clandé, je commence à saisir.
— Dis, y’avait quoi dans la
bouteille ?
— Quoi, « quoi » ?
— Comme message ?
— Un « Je t’aime, mais ! »
Ça m’aurait étonné…
Tiens, et
si je j’écrivais quelque chose
d’érotique, un truc torride, limite
pornographique, me dis-je. Quelque chose qui fasse
que tout soudainement les lecteurs se trouveraient à
l’étroit dans leurs pantalons, qui fasse que
les lectrices inonderaient le leur. Ça débuterait
tout bêtement, ça finirait bestialement,
y’aurait pas de sentiment, juste des bouches,
des sexes qui s’absorbent, des humeurs, un peu
de latex pour la préservation de l’espèce, de
la chair claquée, frottée, des morsures
d’oreiller : orgasme noyé dans la
plume-couette… Des
« Encore ! », des « Vas-y plus
fort ! », des « C’est pas
possible, t’étais plusieurs ! », des
j’en passe et des meilleurs, des « Tourne
toi plutôt comme ça tu veux , non, parce que là, le
lecteur voit pas tout ! »
— C’est mieux là ?
— Parfait ! T’as le paragraphe le
plus excitant qu’il m’ait été donné de
lire. Et même pas je te cause du contextuel, une
vraie merveille !
— Elle est pas mal non plus ta
ponctuation…
Il y
avait-là, garée sur le bord d’un trottoir de
Charleroi, une camionnette couverte de graffiti. À en
croire lesdits graffiti, les autocollants épars, le
propriétaire du véhicule sillonnait la Belgique pour
convaincre son monde que « Jésus nous sauvera
tous. », ou encore que tel ou tel saint homme
« Est parmi nous » que toujours il officie
à la tâche de bonté qui est sienne, ou que toujours
la Madone surveille ses ouailles, qu’elle
n’en oublie aucune et que par-dessus le
marché : « Les derniers seront les
premiers ».
J’en étais-là à m’observer ma camionnette
de prés, à me la détailler, à me la lire, me la
relire encore, lorsqu’un homme a débarqué pour
l’embarquer. Il a ouvert sa portière,
s’est hissé derrière son volant, a démarré,
puis il est parti dans un crissement de pneu.
Au passage, j’ai pu lire le message
s’étalant en lettres jaunes sur la
calandre :
« Dieu ça marche »
J’ai regardé s’éloigner la camionnette et
la regardant s’éloigner, j’ai
pensé :
« Dieu ça marche » et l’homme ça
roule, à vive allure même.
Rien n’est perdu donc.
(Fable)
Nous mettrons les bouteilles en cave, nous ne les
sortirons que pour les grandes occasions et comme
elles ne sont pas légions lesdites grandes occasions,
ce sera pas souvent. Autour d’un verre unique,
— parce que faut préserver son avenir, son
capital santé : mourir vieux et en bonne santé
— nous causerons Grenache,
Sirah, bouquet fleuri,
emploierons un tas d’appellations vinicoles en
faisant claquer nos langues de supercherie, puis
l’on rangera les verres jusqu’à la
prochaine fois pour s’asseoir devant la télé et
consommer une vie dépourvue d’ivresse, vide
désormais de passion. Nous dirons « Avec
l’âge nous sommes devenu sages » nous
penserons « Putain ce que l’on
s’emmerde, vivement la fin ». Et lorsque
cette fin surviendra, restera des tas de bouteilles à
la cave que nul n’osera déboucher parce que la
mort n’est pas une grande occasion, que
c’est malvenu de gueuler « Santé »
avec au frais, un macchabée. Plus loin, probablement
par hasard, quelqu’un se souviendra des
bouteilles abandonnées, descendra en chercher quelque
unes histoire de, et, bien sûr, le vin aura tourné de
trop d’oubli.
Attendant l’occasion, l’exception,
attendant tout simplement, la vie tourne au
vinaigre…
