Chroniques
Lui,
ce qu’il aurait aimé, c’est être marin.
Pas tant qu’il aime la mer, non, ni
d’ailleurs qu’il l’ait fréquenté et
encore moins navigué, mais l’idée le séduit, au
regard de sa vie.
Le
séduit là, tandis que jour après jour, verre après
verre, mot après mot : posés, déposés sur
carnet, il attend la rédemption à la table d’un
bistrot.
Il
sait que jamais ladite rédemption ne viendra. La
rédemption c’est un peu comme les filles :
elles peuvent vous aguicher ; vous
séduire ; quelquefois y aller d’une
proposition franche ; voire vous aimer en plein,
mais venir vous chercher, ramasser leur morgue
genre : je
t’en-veux-à-mort-mon-amour-mais-oublions-ça-tu-veux
et vous déloger de la marge pour vous entraîner dans
la page et que tout recommence : jamais !
Faut
pas rêver.
Sa
rédemption a lui, se nomme Annah.
Mais
avant de vous raconter Annah, avant de vous dire qui
elle est, ou vous dire pour quelle raison au juste le
métier de marin lui aurait plu à lui, permettez que
je mette en place le décor et que je l’installe
lui, dans ledit décor.
C’est
un bistrot aux allures de bouge. Le même où il
s’assoit au quotidien, à la même place,
toujours face à la porte, des fois qu’elle
reviendrait.
Ce
n’est pas un bistrot ordinaire même si commun.
Suffit
d’observer la clientèle pour s’en rendre
compte, suffit de détailler les lieux pour le
réaliser.
Les
lieux :
les
tables 100% formica s’alignent en une rectitude
quasi militaire, s’accompagnent de chaises
recouvertes moleskine rouge, ceinturent un comptoir
qui court indéfiniment, un qui brille au zinc comme
un fanal et, pile dessus, assis sur le journal
destiné aux clients : bavant, ronflant ;
reniflant ; morvant tout son saoul : un chien.
Mais pas n’importe quel chien, non, celui-ci
est un chien diplômé, concours de beauté en veux-tu
en voilà, primé ici et là, ailleurs, partout.
Y’a l’embarras du choix, les murs
affichent ses récompenses, se tapisse de certificats
à la lie. C’est un bouledogue, et comme tous
les bouledogues il se paye un sale caractère,
n’admet en aucun cas qu’on lui chipe le
journal, ni qu’on le regarde de travers, ni
rien d’autre. Pas même une caresse, une tape
amicale, rien.
Le
patron n’est pas plus aimable, ressemble à son
chien, mord aussi volontiers, mais contrairement à
son chien, il ne gagnera jamais un concours de
beauté.
Question
de canon en vigueur.
La
clientèle :
Ça
démarre tôt et ça démarre pas qu’à moitié. Rien
à voir avec la génération eau plate et jus de tomate,
non, ici ça démarre au blanc, au communard dés les
cinq heures du mat’, et plus la journée
s’avance, et plus ça tend au rouge, au jaune
entre midi et deux… Ça fait pas dans la
dentelle mais dans la couleur et dans la gouaille. Ça
fait dans le « Va te faire foutre !», dans
le « C’est la mienne ! » dans le
« Être saoul ? Merde ça fait tellement de
temps que ça m’est pas arrivé que je sais même
plus comment c’est ! Pas faute
d’essayer pourtant. » ou ça fait comme y a pas
cinq minutes alors qu’une palanqué de piliers
reprochait sa tenue, sa situation sociale, ses
mœurs a une habituée :
« Ouais ! Je suis une vieille pute
qui se rince la gueule au comptoir de la sentence
sociale, et je vous emmerde tas de
cons ! »
Ça
vie quoi.
Il
s’installe, sort de ses fouilles un carnet, un
stylo, se demande une fois encore en observant le
tableau, pourquoi il l’aime tellement ce
bistrot, vise la porte : sait-on jamais…
C’est
par là qu’elle devrait venir, par là que tout
sourire elle devrait entrer.
Dans
quelques minutes peut-être, ou demain… Plus
tard, qu’importe, il a le temps.
Il
le prend.
Prend
un café, un double.
Pense,
repense à Annah.
(À suivre)
Si seulement
Les volutes s’élèvent, lèchent les murs, ourlent un instant le lustre, puis doucement, s’évanouissent.
Il semble attendre quelque chose. Quelqu’un. Quelqu’une peut-être…
Une qui est parti il y a de cela longtemps, mais toujours partie de lui, une qui — il le sait —, ne reviendra pas.
Mais l’espoir…
Depuis, inlassablement il repasse, ressasse les séquences d’une vie perdue, vie à deux.
Si seulement.
« Si seulement… » il répète.
Puis recommande un verre.
De la table contiguë, je souris de ces mots prononcés à voix haute. Le « Si seulement » d’un point de vue littéraire ça vaut pas tripette, parce que bien sûr ça résume l’essentiel d’une vie, la votre, la mienne, celle du voisin… Pas de quoi en faire un roman donc.
Plus tard, me mettant au travail, fouillant les mots pour en extirper quelques-uns qui voudraient bien repartir au front en quête de beauté, des qui sonneraient juste, me traîne toujours sous caboche l’image de cet homme gonflé d’espoir attendant une fille qui jamais ne reviendra se jeter dans ses bras.
Si seulement j’arrivais à penser à autre chose, à me concentrer par exemple.
Si seulement mon clavier m’inspirait…
Si seulement…
Mais peut-être qu’à cet instant précis, ladite fille franchit les portes du bistrot, repère son attendant, s’avance, balbutie quelques mots en guise d’excuses et se love dans ses bras pour faire péter la vie à pleins poumons.
Si seulement…
Si seulement, j’écrirais volontiers là-dessus. Même que j’en ferais une chronique qui balaierait tous les « Si seulement » pour, en place, livrer une de ces histoires qui font que le monde gagne en beauté, en émotion : décoction de sentiments.
Oui mais.
Si seulement vous me le demandiez.
Si seulement…
L’amélie*
Les oiseauxmots
Je manquais d’air, d’idée, de passion, mon allocation talent venait d’expiré rue de l’inspiration, au coin, dans le froid et sur le trottoir.
Limite si je tapinais pas.
Les mots volaient, tournaient au-dessus de ma tête mais jamais ne s’y posaient, jamais ne s’y nichaient. Je demandais pas grand-chose pourtant, pas une colonie, pas même la moitié d’une, pas une tribu, pas même une grande famille… Non, un couple de mots et leur nichée m’auraient suffit, pour peu qu’aux petits mots nouveaux-nés, on ait donné un nom.
Si le premier s’était appelé « Je », fils de « Point », qu’il eut été humble malgré ça, que ses trois frères se soient appelés respectivement « t », « Apostrophe », et pourquoi pas « Viens », que la cadette née d’Amour ait été baptisée « Exclamation », et si seulement les jumeaux « Guillemets » n’étaient pas mort-nés, j’aurais pu composer, là, au coin de la rue, sur le trottoir et dans le froid, et je t’aurais dit « Je t’aime. Viens ! »
Alors peut-être…
Mais tu es passée, et sur ton passage les oiseauxmots se sont envolés, emportant avec eux l’inspiration.
De la musique plutôt que des mots
L'angoisse du roi Salomon
Une merveille de nouvelle.
Refermant le bouquin, il m’apparaît que ça fait une éternité que je n’ai pas lu un très bon texte.
Un long. Genre roman, je veux dire.
Le dernier que j’ai ouvert, je l’ai refermé page 47, abandonné pour cause de complexification abusive de la syntaxe et du reste — certains nommeraient ça du style.
Je ne suis pas « certains ».
Sauf du contraire.
Un vrai bon roman, un broché, jaquetté et toute la panoplie d’un roman, ça fait… longtemps.
Et depuis : plus rien.
Pas faute d’essayer pourtant.
Le pire, c’est que je me suis habitué à ça, habitué à ne plus trouver de goût à la littérature. Je sais, c’est triste, mais que voulez-vous, l’époque est à la soupe, j’en suis gavé, j’ai plus faim. Et s’il vous plait ne me dites pas que l’appétit vient en mangeant parce que j’ai essayé et ça dépend de ce que tu bouffes. La charogne à la Bukowsky, la boustifaille à la Brautigan, la ripaille à la Fante, celle qui te fait pousser des émotions aussi longues que des nuits blanches et te balance au petit matin dans un sommeil empli de rêves, c’est fini, introuvable, remplacé par de la soupe, insipide, cupide. L’époque est à la littérature d’hospice, au lyophilisé, au prédigéré pour vieillards édentés, séniles. Tu bouffes plus tu picores, et après t’as faim. Forcément t’as faim, ça tient pas au ventre comme nourriture, ça nourri pas son petit garçon ni ses rêves, que dalle.
Putain, je réalise que si ça se trouve je me suis gouré. Tout bonnement planté d’époque.
Notez que je ne suis en rien responsable de cet état de chose, mais tout de même.
À cette heure-ci, c’est-à-dire au presque petit matin, si j’étais né bien avant, probablement que je fêterais la chose en compagnie des susnommés. Qu’entre deux verres, deux bons mots, nous referions le monde-littérature, un peu comme l’autre là-haut : à notre image. Et il aurait une chouette gueule ledit monde-litterature, une gueule de : je t’explique pas en watt-millions de phrases longues comme un jour sans fin comment que c’est l’amour-l’amitié-la-vie et tout ce qui fait que l’on est si simplement humain, non, je t’explique pas, je te le file à ressentir en deux trois mots, deux trois sauts de lignes.
À ressentir…
Recommandant à boire — encore —, tous nous aurions plongé dans le décolleté de la serveuse parce que c’est bien beau la littérature, mais à dire vrai, bien moins beau que ce que l’espace d’un instant nous aurions eu sous les yeux.
Bien moins beau qu’une chair galbée.
Conscient de ça, on se serait empressé de vider nos verres, histoire de récidiver au prodige féminité.
Encore et encore.
Ensuite, chacun serait retourné à sa feuille, chacun tentant d’éparpiller sa cervelle souvenir sur le papier, chacun profusion de beauté.
Tout en pudeur même si provoc, même si la gouaille stylée.
Tout en ressenti.
J’écrase ma cigarette, reviens à la réalité.
Dehors, toujours il neige.
Puis je souris de la pile de vingt livres qui constitue ma bibliothèque. En trente-cinq années de lecture je n’ai pu en retenir davantage.
Dix neuf pour être exact, vu qu’il m’en manque un :
« L’angoisse du roi Salomon » d’Émile Ajar.
Le dernier vrai bon roman que j’ai lu, relu.
Merde, je me suis vraiment trompé d’époque moi.
Ou de ressenti…
Roulez vieillesse
— Une chute au roller hockey.
Il m’observe un moment puis précise qu’au vu de ma carrure, les sports de contact, c’est peut-être pas une bonne idée, sans parler de mon âge, non parce que quarante et quelques piges… Allons c’est pas sérieux. Le curling peut-être, vu que j’aime la glisse…
Là-dessus il sourit, me soulage de 33€, paraphe une ordonnance et me fout à la porte de son cabinet.
33€, bordel, le cours du sarcasme est à la hausse.
Étroitesse d’esprit, une inconnue, un matin, un bistrot
Elle s’approche, dit :
— Tu viens ?
— Non, je réponds, j’ai des souvenirs auxquels je tiens plus qu’à un possible avec toi.
L'amour en ménage
Sèvres Babylone
En vérité, un mouchoir est trop petit pour contenir les larmes de Paris, aussi, je me le suis suicidé sur les rails, et, patiemment, j’ai attendu le métro suivant.
(re)Jet de Pierre
Sauf que je n’avais aucune idée du pourquoi j’ai pensé à Dany Brillant, et même qu’à l’exception de son patronyme et pour être tout a fait franc, je ne me souvenais même pas de sa tronche et encore moins ce qu’il avait pu faire, dire, écrire, peindre, sculpter ou chanter pour marquer ainsi ma mémoire.
Depuis je me suis renseigné, Dany Brillant chantait un truc du style « J'ai perdu la tête depuis que j'ai vu Suzette. Je perds la raison Chaque fois que j'vois Suzon… »
C’est mauvais certes, mais au moins ça se prend pas au sérieux comme du Assouline et ça distille infiniment moins d’ennui.
Les cons
Putain, j’y crois pas. Autant de connerie me débecte.
—Houaaaa, il fait admiratif s’adressant à un troisième et l’attrapant par les épaules, « Conflagration », comment t’as réussi ce coup-là ?
— C’était un texte à propos d’un conflit.
— Houa … encore mieux !
Putain, ils sont trop cons.
Je me casse.
Ha, j’oublie de vous préciser qu’ils sont journalistes.
Non, désolé, je n’ai pas de mouchoir.
Mais il nous faut poursuivre
M’approcher, me pencher, du bout des doigts sécher ses larmes, lui dire que le chagrin tout comme les instants de grâce passent comme passent les trains, que la vie ressemble à cette gare, que bientôt disparaîtra de son tableau d’affichage-mémoire le train chagrin, qu’il en viendra un autre, un bondé de bonheur jusqu’à la gueule, un rien que pour elle, que tous les trains ne déraillent pas…
J’aimerais, mais n’ose pas, j’aimerais, mais ne le la connais pas, et puis se pointe ma correspondance, aussi je l’abandonne à sa banquette de tristesse.
Plus tard, installé au wagon-bar, j’écrirais cette fille, la décrirais elle ; ses yeux mouillés de larmes ; ses boucles brunes ; sa chair pâle, et réaliserais une fois encore que la vie est belle. Que la vie est belle jusque dans le chagrin, c’est pas rien.
Souvenir en forme d'exercice littéraire
Je règle mon café, plonge dans le froid de l’hiver en me demandant si j’ai gardé l’exercice littéraire en question, histoire de me le relire pour voir si je m’en étais aussi bien sorti que je l’imagine là.
Un peu plus tard, le relisant, j’hésite à le retoucher, à me le modifier parce que certaines tournures ne sont plus miennes, parce que mon style a changé, puis non, et puisque j’en parle autant le poster.
Voici :
Alpha, bêtas
—
Abbaye, acupuncture, alimentaire,
anticonstitutionnellement, arroser, avion, bourgeon,
bille, chocolat, coïncidence, contraire,
convaincre…
—
Mathilde s’il te plaît, vingt fois je me suis
excusé, et je m’excuse encore
—
… décollage, décorer, dégager, double, douze,
existence, exploser…
—
J’ai fait au plus vite. Dès que tu as sonné, je
suis venu…
—
… flèche, hausse, héros, illustration
incassable, impact…
—
Mathilde, je suis là !
—
… inconnue, limite, malle, masque, météo,
milliard…
—
Mathilde, pose ce dictionnaire, je t’en
supplie.
—
… mousse, noctambule, obscur, ornithorynque,
paradis, pamplemousse…
Mathilde
est la plus belle chose qui me soit jamais arrivé,
pas faute pourtant d’avoir navigué d’un
service à l’autre : alcoolos, suicidaires,
junkies, fous à liès…
—
… paramètre, pharaon, poignard, précieux,
relativité, saupoudrer, science…
Mathilde,
jolie comme un cœur, toujours un peu trempée de
sueur, toujours le regard qui cherche, qui souvent
s’affole. Mathilde aux yeux vert émeraude.
Mathilde fragile, gracile. Mathilde perdue dans la
vie, son lit, les mots…
—
… sanguinolent, scénario, signe, sirop,
sortir, suffisamment,…
Pour
Mathilde, même si c’est interdit, je quitte ma
blouse. Le blanc, Mathilde n’aime pas ça et
jamais elle ne prononce le mot.
—
… stupide, tache, tambour, télépathie,
transhumance, tropical, trottoir,…
—
Mathilde s’il te plaît
—…turpitude,
uppercut, vicissitude, wallon, xylophone,
zoulou…
Elle
retourne le dictionnaire avec des gestes précis, même
si rapide c’est tout un cérémonial : elle le
ferme, le renverse, le tourne de gauche à droite,
l’inverse, le réouvre, cherche :
—
Amour !
J’aime
quand elle dit ça
—
Benêt
Si
tu veux
—
Bertrand
Ça
c’est moi
—
Eau
Je
vais t’en chercher un peu oui, et pleurer
dedans un peu aussi.
—
Folie
—
Chutttttttt, bois.
Ce
qu’elle fait, et moi, du bout des doigts,
j’essuie aux commissures de ses lèvres des
larmes de bouche que je bois à mon tour, et Mathilde
sourit et reprend :
—
Givré
—
Au pluriel, sans aucun doute, oui !
Et
je souris moi aussi.
***
Merde,
j’étais gonflé, me dis-je, et me le répète
encore et encore.
La belle minière
C’est ce décor que j’arpente ce jour, décor où j’ai appris la vie, où j’ai étudié, aimé aussi. La belle minière a bien changée, comme toutes villes, elle s’est modernisée. Ici une place s’est élargie, là un immeuble n’est plus, en place un autre a poussé, puis un autre et encore un autre, et ainsi de suite… Mais si la belle minière a fait peau neuve il n’empêche que toujours elle a l’âme de ce qu’elle est, dans le fond elle n’est que mine, bonne quand ça lui prend, mauvaise lorsque ça lui chante. Quant à moi, j’écrase ma clope au caniveau et je retourne au charbon.
« […] La lampe du gardien rigole de mon style… »
* Album Le Stéphanois.