Chroniques

 
Annah
(1)


   Lui, ce qu’il aurait aimé, c’est être marin. Pas tant qu’il aime la mer, non, ni d’ailleurs qu’il l’ait fréquenté et encore moins navigué, mais l’idée le séduit, au regard de sa vie.
   Le séduit là, tandis que jour après jour, verre après verre, mot après mot : posés, déposés sur carnet, il attend la rédemption à la table d’un bistrot.
   Il sait que jamais ladite rédemption ne viendra. La rédemption c’est un peu comme les filles : elles peuvent vous aguicher ; vous séduire ; quelquefois y aller d’une proposition franche ; voire vous aimer en plein, mais venir vous chercher, ramasser leur morgue genre : je t’en-veux-à-mort-mon-amour-mais-oublions-ça-tu-veux et vous déloger de la marge pour vous entraîner dans la page et que tout recommence : jamais !
   Faut pas rêver.
   Sa rédemption a lui, se nomme Annah.
   Mais avant de vous raconter Annah, avant de vous dire qui elle est, ou vous dire pour quelle raison au juste le métier de marin lui aurait plu à lui, permettez que je mette en place le décor et que je l’installe lui, dans ledit décor.
   C’est un bistrot aux allures de bouge. Le même où il s’assoit au quotidien, à la même place, toujours face à la porte, des fois qu’elle reviendrait.
   Ce n’est pas un bistrot ordinaire même si commun.
   Suffit d’observer la clientèle pour s’en rendre compte, suffit de détailler les lieux pour le réaliser.
   Les lieux :
   les tables 100% formica s’alignent en une rectitude quasi militaire, s’accompagnent de chaises recouvertes moleskine rouge, ceinturent un comptoir qui court indéfiniment, un qui brille au zinc comme un fanal et, pile dessus, assis sur le journal destiné aux clients : bavant, ronflant ; reniflant ; morvant tout son saoul : un chien. Mais pas n’importe quel chien, non, celui-ci est un chien diplômé, concours de beauté en veux-tu en voilà, primé ici et là, ailleurs, partout. Y’a l’embarras du choix, les murs affichent ses récompenses, se tapisse de certificats à la lie. C’est un bouledogue, et comme tous les bouledogues il se paye un sale caractère, n’admet en aucun cas qu’on lui chipe le journal, ni qu’on le regarde de travers, ni rien d’autre. Pas même une caresse, une tape amicale, rien.
   Le patron n’est pas plus aimable, ressemble à son chien, mord aussi volontiers, mais contrairement à son chien, il ne gagnera jamais un concours de beauté.
   Question de canon en vigueur.
   La clientèle :
   Ça démarre tôt et ça démarre pas qu’à moitié. Rien à voir avec la génération eau plate et jus de tomate, non, ici ça démarre au blanc, au communard dés les cinq heures du mat’, et plus la journée s’avance, et plus ça tend au rouge, au jaune entre midi et deux… Ça fait pas dans la dentelle mais dans la couleur et dans la gouaille. Ça fait dans le « Va te faire foutre !», dans le « C’est la mienne ! » dans le « Être saoul ? Merde ça fait tellement de temps que ça m’est pas arrivé que je sais même plus comment c’est ! Pas faute d’essayer pourtant. » ou ça fait comme y a pas cinq minutes alors qu’une palanqué de piliers reprochait sa tenue, sa situation sociale, ses mœurs a une habituée :  « Ouais ! Je suis une vieille pute qui se rince la gueule au comptoir de la sentence sociale, et je vous emmerde tas de cons ! »
   Ça vie quoi.
   Il s’installe, sort de ses fouilles un carnet, un stylo, se demande une fois encore en observant le tableau, pourquoi il l’aime tellement ce bistrot, vise la porte : sait-on jamais…
   C’est par là qu’elle devrait venir, par là que tout sourire elle devrait entrer.
   Dans quelques minutes peut-être, ou demain… Plus tard, qu’importe, il a le temps.
   Il le prend.
   Prend un café, un double.
   Pense, repense à Annah.

(À suivre)

|

Si seulement

   Il est assis au fond de la salle, ses yeux se perdent quelque part au-delà du zinc, au-delà de la glace devant laquelle s’empilent des centaines de bouteilles, et encore au-delà du monde. Entre ses doigts il roule une cigarette, il en a l’habitude : ne prête aucune attention à ses gestes avant que de se la coller au bec – parfaite — avec la même indifférence, avant que d’y foutre le feu, d’aspirer profondément, d’exhaler entre ses lèvres épaisses une fumée bleutée.
   Les volutes s’élèvent, lèchent les murs, ourlent un instant le lustre, puis doucement, s’évanouissent.
   Il semble attendre quelque chose. Quelqu’un. Quelqu’une peut-être…
   Une qui est parti il y a de cela longtemps, mais toujours partie de lui, une qui — il le sait —, ne reviendra pas.
   Mais l’espoir…
   Depuis, inlassablement il repasse, ressasse les séquences d’une vie perdue, vie à deux.
   Si seulement.
   « Si seulement… » il répète.
   Puis recommande un verre.
   De la table contiguë, je souris de ces mots prononcés à voix haute. Le « Si seulement » d’un point de vue littéraire ça vaut pas tripette, parce que bien sûr ça résume l’essentiel d’une vie, la votre, la mienne, celle du voisin… Pas de quoi en faire un roman donc.
   Plus tard, me mettant au travail, fouillant les mots pour en extirper quelques-uns qui voudraient bien repartir au front en quête de beauté, des qui sonneraient juste, me traîne toujours sous caboche l’image de cet homme gonflé d’espoir attendant une fille qui jamais ne reviendra se jeter dans ses bras.
   Si seulement j’arrivais à penser à autre chose, à me concentrer par exemple.
   Si seulement mon clavier m’inspirait…
   Si seulement…
   Mais peut-être qu’à cet instant précis, ladite fille franchit les portes du bistrot, repère son attendant, s’avance, balbutie quelques mots en guise d’excuses et se love dans ses bras pour faire péter la vie à pleins poumons.
   Si seulement…
   Si seulement, j’écrirais volontiers là-dessus. Même que j’en ferais une chronique qui balaierait tous les « Si seulement » pour, en place, livrer une de ces histoires qui font que le monde gagne en beauté, en émotion : décoction de sentiments.
   Oui mais.
   Si seulement vous me le demandiez.
   Si seulement…
|

L’amélie*

   Lire Nothomb et réaliser qu’elle ne creuse pas les notres, non, mais bien celles de la littérature.


* Au sens médical du terme.
|

Les oiseauxmots

   J’’étais en apnée créative.
   Je manquais d’air, d’idée, de passion, mon allocation talent venait d’expiré rue de l’inspiration, au coin, dans le froid et sur le trottoir.
   Limite si je tapinais pas.
   Les mots volaient, tournaient au-dessus de ma tête mais jamais ne s’y posaient, jamais ne s’y nichaient. Je demandais pas grand-chose pourtant, pas une colonie, pas même la moitié d’une, pas une tribu, pas même une grande famille… Non, un couple de mots et leur nichée m’auraient suffit, pour peu qu’aux petits mots nouveaux-nés, on ait donné un nom.
   Si le premier s’était appelé « Je », fils de « Point », qu’il eut été humble malgré ça, que ses trois frères se soient appelés respectivement « t », « Apostrophe », et pourquoi pas « Viens », que la cadette née d’Amour ait été baptisée « Exclamation », et si seulement les jumeaux « Guillemets » n’étaient pas mort-nés, j’aurais pu composer, là, au coin de la rue, sur le trottoir et dans le froid, et je t’aurais dit « Je t’aime. Viens ! »
   Alors peut-être…
   Mais tu es passée, et sur ton passage les oiseauxmots se sont envolés, emportant avec eux l’inspiration.
|

De la musique plutôt que des mots

   Attraper la gratte, enchaîner quelques accords, deux-trois petits solos, balancer le résultat dans le logiciel idoine, réunir quantité de samples, réfléchir un peu, mixer, cuisiner les sons quelques heures et voilà : Fruits de mer
|

L'angoisse du roi Salomon

   J’attrape « Tokyo-Montana express » pour la énième fois relire une courte nouvelle intitulée « La plus petite tempête de neige jamais recensée ». Faut dire que dehors il neige et neige encore tandis que dedans j’insomnise à tout va. Elle est si petite la tempête de neige de Brautigan qu’elle se compose de deux flocons, deux flocons qui se prennent pour Laurel et Hardy avant que d’aller se mêler aux restes gigantesques des tempêtes précédentes.
   Une merveille de nouvelle.
   Refermant le bouquin, il m’apparaît que ça fait une éternité que je n’ai pas lu un très bon texte.
   Un long. Genre roman, je veux dire.
   Le dernier que j’ai ouvert, je l’ai refermé page 47, abandonné pour cause de complexification abusive de la syntaxe et du reste — certains nommeraient ça du style.
   Je ne suis pas « certains ».
   Sauf du contraire.
   Un vrai bon roman, un broché, jaquetté et toute la panoplie d’un roman, ça fait… longtemps.
   Et depuis : plus rien.
   Pas faute d’essayer pourtant.
   Le pire, c’est que je me suis habitué à ça, habitué à ne plus trouver de goût à la littérature. Je sais, c’est triste, mais que voulez-vous, l’époque est à la soupe, j’en suis gavé, j’ai plus faim. Et s’il vous plait ne me dites pas que l’appétit vient en mangeant parce que j’ai essayé et ça dépend de ce que tu bouffes. La charogne à la Bukowsky, la boustifaille à la Brautigan, la ripaille à la Fante, celle qui te fait pousser des émotions aussi longues que des nuits blanches et te balance au petit matin dans un sommeil empli de rêves, c’est fini, introuvable, remplacé par de la soupe, insipide, cupide. L’époque est à la littérature d’hospice, au lyophilisé, au prédigéré pour vieillards édentés, séniles. Tu bouffes plus tu picores, et après t’as faim. Forcément t’as faim, ça tient pas au ventre comme nourriture, ça nourri pas son petit garçon ni ses rêves, que dalle.
   Putain, je réalise que si ça se trouve je me suis gouré. Tout bonnement planté d’époque.
   Notez que je ne suis en rien responsable de cet état de chose, mais tout de même.
   À cette heure-ci, c’est-à-dire au presque petit matin, si j’étais né bien avant, probablement que je fêterais la chose en compagnie des susnommés. Qu’entre deux verres, deux bons mots, nous referions le monde-littérature, un peu comme l’autre là-haut : à notre image. Et il aurait une chouette gueule ledit monde-litterature, une gueule de : je t’explique pas en watt-millions de phrases longues comme un jour sans fin comment que c’est l’amour-l’amitié-la-vie et tout ce qui fait que l’on est si simplement humain, non, je t’explique pas, je te le file à ressentir en deux trois mots, deux trois sauts de lignes.
   À ressentir…
   Recommandant à boire — encore —, tous nous aurions plongé dans le décolleté de la serveuse parce que c’est bien beau la littérature, mais à dire vrai, bien moins beau que ce que l’espace d’un instant nous aurions eu sous les yeux.
   Bien moins beau qu’une chair galbée.
   Conscient de ça, on se serait empressé de vider nos verres, histoire de récidiver au prodige féminité.
   Encore et encore.
   Ensuite, chacun serait retourné à sa feuille, chacun tentant d’éparpiller sa cervelle souvenir sur le papier, chacun profusion de beauté.
   Tout en pudeur même si provoc, même si la gouaille stylée.
   Tout en ressenti.
   J’écrase ma cigarette, reviens à la réalité.
   Dehors, toujours il neige.
   Puis je souris de la pile de vingt livres qui constitue ma bibliothèque. En trente-cinq années de lecture je n’ai pu en retenir davantage.
   Dix neuf pour être exact, vu qu’il m’en manque un :
   « L’angoisse du roi Salomon » d’Émile Ajar.
   Le dernier vrai bon roman que j’ai lu, relu.
   Merde, je me suis vraiment trompé d’époque moi.
   Ou de ressenti…
|

Roulez vieillesse

   — Elongation du ligament latéral externe, et des deux côtés, fois deux donc, chapeau ! Comment vous avez fait ?
   — Une chute au roller hockey.
   Il m’observe un moment puis précise qu’au vu de ma carrure, les sports de contact, c’est peut-être pas une bonne idée, sans parler de mon âge, non parce que quarante et quelques piges… Allons c’est pas sérieux. Le curling peut-être, vu que j’aime la glisse…
   Là-dessus il sourit, me soulage de 33€, paraphe une ordonnance et me fout à la porte de son cabinet.
   33€, bordel, le cours du sarcasme est à la hausse.
|

Étroitesse d’esprit, une inconnue, un matin, un bistrot

   Un moment que nous nous observons, et l’observant je réalise que vieillir c’est comprendre que des amours, j'ai fait le plein, simplement parce que la mémoire ne peut emmagasiner plus de beauté, plus de visage sans en effacer un autre.
   Elle s’approche, dit :
   — Tu viens ?
   — Non, je réponds, j’ai des souvenirs auxquels je tiens plus qu’à un possible avec toi.
|

L'amour en ménage

   J’attrape un magazine féminin, m’arrête sur la titraille pleine couverture : « Amour : deuxième chance, et si c’était la bonne ? ».
   C’est con me dis-je, parce que moi, j’ai pas les moyens d’engager une femme de ménage.
|

Sèvres Babylone

   Je me suis baissé pour ramasser un mouchoir sur un quai de métro : carré de tissu brodé, plié. Un moment j’ai cherché des yeux à qui il pouvait bien appartenir, mais je n’ai trouvé dans la foule aucun visage qui m’inspirait. Ou plutôt, tous avaient l’air si tristes qu’en sortir un seul du lot pour qu’il chiale son trop plein de vie dedans, m’a semblé être un chalenge hors de portée.
   En vérité, un mouchoir est trop petit pour contenir les larmes de Paris, aussi, je me le suis suicidé sur les rails, et, patiemment, j’ai attendu le métro suivant.
|

(re)Jet de Pierre

   Ce matin, me levant, m’est venu deux réflexions, la première en forme de question : qu’est devenu Dany Brillant ? Le seconde en forme de constatation : ce qu’il peut être chiant à lire Pierre Assouline, chiant comme pas permis.
   Sauf que je n’avais aucune idée du pourquoi j’ai pensé à Dany Brillant, et même qu’à l’exception de son patronyme et pour être tout a fait franc, je ne me souvenais même pas de sa tronche et encore moins ce qu’il avait pu faire, dire, écrire, peindre, sculpter ou chanter pour marquer ainsi ma mémoire.
   Depuis je me suis renseigné, Dany Brillant chantait un truc du style « J'ai perdu la tête depuis que j'ai vu Suzette. Je perds la raison Chaque fois que j'vois Suzon… »
   C’est mauvais certes, mais au moins ça se prend pas au sérieux comme du Assouline et ça distille infiniment moins d’ennui.
|

Les cons

   Ils sont là à se bidonner. L’un pour avoir glissé « coquecigrue » dans son papier ce matin, l’autre pour avoir glissé « borborygme » dans le sien.
   Putain, j’y crois pas. Autant de connerie me débecte.
   —Houaaaa, il fait admiratif s’adressant à un troisième et l’attrapant par les épaules, « Conflagration », comment t’as réussi ce coup-là ?
   — C’était un texte à propos d’un conflit.
   — Houa … encore mieux !
   Putain, ils sont trop cons.
   Je me casse.

   Ha, j’oublie de vous préciser qu’ils sont journalistes.
   Non, désolé, je n’ai pas de mouchoir.
|

Mais il nous faut poursuivre

   Elle est perdue sur le simili cuir rouge d’une banquette de buffet de gare, elle pleure. De temps à autre elle sèche ses larmes dans un mouchoir de papier, l’abandonne dans le cendrier, en récupère un autre dans son sac à main et recommence. Ses gestes sont désordonnés, maladroits, comme si la peine l’avait rendu à ce point si fragile que tout équilibre avait déserté ce corps secoué de sanglots. Elle pleure, entre deux cigarettes, deux mouchoirs, pleure encore.
   M’approcher, me pencher, du bout des doigts sécher ses larmes, lui dire que le chagrin tout comme les instants de grâce passent comme passent les trains, que la vie ressemble à cette gare, que bientôt disparaîtra de son tableau d’affichage-mémoire le train chagrin, qu’il en viendra un autre, un bondé de bonheur jusqu’à la gueule, un rien que pour elle, que tous les trains ne déraillent pas…
   J’aimerais, mais n’ose pas, j’aimerais, mais ne le la connais pas, et puis se pointe ma correspondance, aussi je l’abandonne à sa banquette de tristesse.
   Plus tard, installé au wagon-bar, j’écrirais cette fille, la décrirais elle ; ses yeux mouillés de larmes ; ses boucles brunes ; sa chair pâle, et réaliserais une fois encore que la vie est belle. Que la vie est belle jusque dans le chagrin, c’est pas rien.
|

Souvenir en forme d'exercice littéraire

   C’est un petit matin glacial, je me suis réfugié derrière la baie vitrée d’un bistrot et encore derrière un café géant. Pour une fois je n’ai pas ouvert mon Moleskine pour y inscrire des mots, non, je rêvasse. Mais comme de la littérature je ne me tiens jamais trop loin ou inversement, je pense, repense à ses millions de signes qui depuis cinq ans maintenant composent mon univers. Des millions de lettres créant du sens, merde c’est pas rien et, c’est du boulot. Songeant à ça, me revient en mémoire l’amusement des débuts, du temps où tout me semblait à portée, tellement que j’avais parié avec une amie que je pouvais inclure plus d’une soixantaine de mots imposés dans une mini nouvelle sans pour autant que ladite nouvelle soit absconse. Plus d’une soixantaine, merde j’étais gonflé, me dis-je. D’autant que les mots imposés n’étaient pas simple d’emploi, non, il y avait là, un « Ornithorynque », un « Zoulou », un « Xylophone » entre autre…
   Je règle mon café, plonge dans le froid de l’hiver en me demandant si j’ai gardé l’exercice littéraire en question, histoire de me le relire pour voir si je m’en étais aussi bien sorti que je l’imagine là.
   Un peu plus tard, le relisant, j’hésite à le retoucher, à me le modifier parce que certaines tournures ne sont plus miennes, parce que mon style a changé, puis non, et puisque j’en parle autant le poster.
   Voici :


Alpha, bêtas


   — Abbaye, acupuncture, alimentaire, anticonstitutionnellement, arroser, avion, bourgeon, bille, chocolat, coïncidence, contraire, convaincre…
   — Mathilde s’il te plaît, vingt fois je me suis excusé, et je m’excuse encore
   — … décollage, décorer, dégager, double, douze, existence, exploser…
   — J’ai fait au plus vite. Dès que tu as sonné, je suis venu…
   — … flèche, hausse, héros, illustration incassable, impact…
   — Mathilde, je suis là !
   — … inconnue, limite, malle, masque, météo, milliard…
   — Mathilde, pose ce dictionnaire, je t’en supplie.
   — … mousse, noctambule, obscur, ornithorynque, paradis, pamplemousse…
   Mathilde est la plus belle chose qui me soit jamais arrivé, pas faute pourtant d’avoir navigué d’un service à l’autre : alcoolos, suicidaires, junkies, fous à liès…
   — … paramètre, pharaon, poignard, précieux, relativité, saupoudrer, science…
   Mathilde, jolie comme un cœur, toujours un peu trempée de sueur, toujours le regard qui cherche, qui souvent s’affole. Mathilde aux yeux vert émeraude. Mathilde fragile, gracile. Mathilde perdue dans la vie, son lit, les mots…
   — … sanguinolent, scénario, signe, sirop, sortir, suffisamment,…
   Pour Mathilde, même si c’est interdit, je quitte ma blouse. Le blanc, Mathilde n’aime pas ça et jamais elle ne prononce le mot.
   — … stupide, tache, tambour, télépathie, transhumance, tropical, trottoir,…
   — Mathilde s’il te plaît
   —…turpitude, uppercut, vicissitude, wallon, xylophone, zoulou…
   Elle retourne le dictionnaire avec des gestes précis, même si rapide c’est tout un cérémonial : elle le ferme, le renverse, le tourne de gauche à droite, l’inverse, le réouvre, cherche :
   — Amour !
   J’aime quand elle dit ça
   — Benêt
   Si tu veux
   — Bertrand
   Ça c’est moi
   — Eau
   Je vais t’en chercher un peu oui, et pleurer dedans un peu aussi.
   — Folie
   — Chutttttttt, bois.
   Ce qu’elle fait, et moi, du bout des doigts, j’essuie aux commissures de ses lèvres des larmes de bouche que je bois à mon tour, et Mathilde sourit et reprend :
   — Givré
   — Au pluriel, sans aucun doute, oui !
   Et je souris moi aussi.

***

   Merde, j’étais gonflé, me dis-je, et me le répète encore et encore.

|

La belle minière

   « On n’est pas d’un pays, mais on est d’une ville, où la rue artérielle limite le décor*… » chantait Lavilliers à propos de Saint-Étienne, il y a de cela quelques années maintenant.
   C’est ce décor que j’arpente ce jour, décor où j’ai appris la vie, où j’ai étudié, aimé aussi. La belle minière a bien changée, comme toutes villes, elle s’est modernisée. Ici une place s’est élargie, là un immeuble n’est plus, en place un autre a poussé, puis un autre et encore un autre, et ainsi de suite… Mais si la belle minière a fait peau neuve il n’empêche que toujours elle a l’âme de ce qu’elle est, dans le fond elle n’est que mine, bonne quand ça lui prend, mauvaise lorsque ça lui chante. Quant à moi, j’écrase ma clope au caniveau et je retourne au charbon.
   « […] La lampe du gardien rigole de mon style… »

* Album Le Stéphanois.

|