Il pleut
[Pour
Christelle]
……Il
pleut, et moi, encapuchonné, assis sous la bâche percée
d’un bistrot, et encore derrière ma mousse, je
regarde cette pluie tomber, cette pluie qui sans honte
aucune, fait l’amour à la chaussée. Je suis ici,
quelque part dans le monde, elle est ailleurs quelque part
dans le monde mais désormais plus loin, et le ciel pleut à
verse parce que le ciel sait illustrer les sentiments des
hommes. Le ciel sait, lui, pleurer pour nous.
……Je
commande une autre bière, m’est avis que c’est
pas la dernière, même s’il est tard, m’est avis
aussi, que lorsque je sortirai de là, je ne serai plus que
la moitié d’un autre.
……Il
pleut.
……Je
l’imagine se coucher dans ses draps à lui.
……Il
pleut donc.
……Et
cette fille pour qui le ciel chiale tout son saoul, je ne
la connais pas, enfin presque pas. Elle est passée tout à
l’heure au bras d’un homme, son regard a croisé
le mien, son sourire m’a inondé de tendresse,
quelques micros instants nos corps se sont chahutés, ivres
de passion se sont aimés, bousculés, froissés, et, juste
après l’orgasme, tandis que je m’apaisais du
plaisir, elle a détourné la tête et s’en est allée
suivre son petit bonhomme de chemin.
……Sans
moi.
……Reste
ses yeux bleus, les miens dans mon verre, et les mots que
je jette dans un Moleskine. Moleskine taché de bière, de
pluie, de pleurs, je ne sais plus.
……Pourtant
……Pourtant,
jusqu’à y’a pas cinq minutes j’aurais
affirmé sans hésitation que les filles, je les aimais comme
ça, ainsi faites et pas autrement, sur tel modèle
précisément.
……Elle
était tout le contraire, pile l’envers de mes
certitudes.
……Faisant
tout à l’heure l’amour avec, les yeux dans les
yeux, j’ai même imaginé sa vie et je m’y
voyais, marchant pieds nus dans son appartement, préparant
le café et lui servant au lit, et, bien sûr nous aurions
recommencé juste après l’avoir bu, et, recommencé
encore et encore. Puis, petit à petit, je me serais inséré
dans sa vie et elle aurait aimé ça, m’aurait aménagé
un coin, j’y aurais déposé mes carnets, posé mon
stylo, ma folie douce, et c’est elle que
j’aurais couverte de mots nuit et jours, et le reste
du temps, couverte de caresses. Entre nous ça aurait été
une chouette histoire, parce que toutes les histoires
d’amour le sont, mais celle-ci aurait été l’une
de ces histoire toute simple et qui va bien. Chaque soir,
je me serais endormi contre elle, dans ma main son sein
déposé, puis dans sa chevelure, j’aurais plongé le
nez et le monde aurait gagné en beauté.
……Et
puis
……Ce
serait un petit appartement dans lequel on crécherait,
alors forcément, on serait un peu à l’étroit tous les
deux, un peu l’un contre l’autre, et lorsque
l’on se croiserait entre le frigo et la machine à
laver, que sa poitrine se plaquerait contre la mienne, que
mes lèvres effleureraient les siennes, le temps se mettrait
à toussoter pour finalement se perdre en suspension de
tendresse : caresses pétalisées.
……J’attendrais
quelle s’endorme pour écrire ses rondeurs, raconter
son odeur, la pâleur de sa chair, l’azur de ses yeux,
le miel de ses cheveux, sa voix qui danse en tonalités
douces et cette manière qu’elle a de me trouver à son
goût, de me le dire.
……Et
encore :
……Elle
aimerait ce que j'écris. Quelques fois même, juste pour
elle, dans mes histoires je glisserais un zèbre, des
emballages d’œufs, des bouquets de fleurs, un
peu de vaudou, des sorciers Papou, un chat efflanqué au
regard amoureux, tout ce qui lui ferait plaisir,
n’importe, et des maladresses aussi, juste pour
m’en faire aimer davantage, l’attendrir encore,
et rire avec elle, de ça et du reste…
……Je
reprends une bière tandis que la pluie, redouble
d’intensité, ruisselle sur table, mouille le pavé
comme une fille se donne l’envie d’être
elle-même, rigole, tapine, court sur trottoir, se
caniveaute à flot, suinte sa tendresse à gros bouillon et
se flaque.
……Toi,
tout à l’heure, t’as mis les pieds dedans,
comme l’aurait fait une enfant.
……Toi
que je tutoie désormais comme un bout de vie vraie,
m’as foutu le cœur, les neurones à
l’envers
……Alors
disons, boire une bière avec de l’eau de pluie
dedans, et disons aussi que les bulles font peur à ladite
eau de pluie, faut croire, parce que celle-ci cesse
d’un coup de pilonner le bitume pour s’ouvrir
sur un ciel azuré, qu’elle s’essore au bleu de
tes yeux, rimel Moleskine, qu’elle se paysage
désormais la tronche au solaire, alors, alors me pousse un
« Je t’aime » en bout de plume, que je
calligraphie pour lui faire l’amour en plein et en
délié, là, sur le coin d’une table trempée.