Richard et les échafaudages
[Pour
Richard Brautigan]
……Vous
saviez que passer sous une échelle était chose à ne pas
faire si l’on veut s’éviter un tas
d’ennuis dans la vie ? Vous le saviez, mais
saviez vous qu’il en allait de même pour les
échafaudages ? Pour ma part, je l’ai appris y a
pas cinq minutes. Et maintenant que je l’écris, que
ce faisant j’y réfléchis un peu, je me rends bien
compte que la chose va de soit, car après tout : les
échafaudages sont de grandes échelles et donc,
j’aurais du m’en douter.
……Réfugié
derrière la baie vitrée d’un bistrot et encore
derrière un café, je regardais l’automne se changer
en hiver. Ce n’est pas que j’ai la passion
météo, non. Je viens souvent ici pour écrire, lire. Je
n’avais pas envie d’écrire, et le bouquin que
ce matin je traînais avec moi se révélait être si ennuyeux
que, naturellement, je passais à autre chose. C’était
une sorte de livre sur Richard Brautigan, sorte de livre
dont le prétexte était Richard Brautigan, sorte de livre
qui m’apprit que Richard préférait passer ses
veillées de Noël dans les cinémas pornographiques plutôt
qu’en famille. Ce dont moi j’avais rien à
foutre vu que Richard faisait bien ce qu’il voulait
quand il voulait et où il le voulait…. De plus, que
Richard passe son Noël en famille ou dans un cinéma
pornographique n’était pas loin de revenir au
même, vu que dans les deux cas : y avait de la
dinde au menu.
……Bref,
pas plus passionné que ça par les habitudes noëliènne du
cher Maître, je regardais l’automne se changer en
hiver et une multitude de signes montraient qu’il
n’était pas loin d’achever sa mutation :
les jupes se rallongeaient jusqu’à devenir pantalons,
les arbres se délestaient de leurs cargaisons de feuilles
qui, désormais, se faisaient tapis sur trottoir, balayé par
les vents glacials, chassé par des types en combinaison
fluo armés de soufflerie, de pelle, et de brouette. Ici, un
piéton attendait l’autorisation de traverser la rue
et rentrait le nez dans son col comme si la vie puait. Là,
un automobiliste grattait son pare-brise. Plus loin, une
petite vieille en robe de chambre adressait des prières au
ciel pour que son teckel défèque enfin. Ou peut-être
priait-elle pour que le ciel lui envoie un pardessus ?
……Et
les échafaudages qui portent malheur au moins autant que
les échelles ? vous demandez-vous. Ou qu’ils
sont, les échafaudages ?
……J’y
viens.
……De
l’autre côté de la rue, des ouvriers gantés
démontaient un échafaudage.
……Observant
la scène, j’ai songé au cinéma pornographique de
Richard Brautigan., parce que voilà, précisément, il y
avait là, sous l’échafaudage en cours de
déconstruction, l’un de ces cinémas spécialisés qui
font le bonheur des auteurs américains les nuits de Noël.
Et sûrement qu’il était tout beau à présent, repeint
de pieds en cap, flambant neuf et rutilant. Ça méritait le
coup d’œil, et ce, dés que les ouvriers
auraient retiré tout le barda et la bâche recouvrant la
façade.
……Je
me préparais à un sacré truc. J’attendais
d’assister à la plus jolie des inaugurations qui
soient. Peut-être qu’il y aurait des filles nues sur
papier glacé et qui par des sourires, des clins
d’œil provocateurs, inviteraient la rue à la
première séance du joli cinéma. Une séance gratuite par
exemple. Tiens, peut-être même qu’au milieu de ce tas
de filles aguicheuses, poserait Richard Brautigan soi-même,
tout sourire, et qui dans une bulle dirait :
« C’est Noël ! ».
……Ça
jetterait.
……L’échafaudage
fut démonté, plié, rangé, tout ça en deux cafés, et enfin,
la bâche tomba, et… il n’y avait plus de
cinéma, mais trônait à sa place une armurerie.
……Quand
je vous disais que passer sous un échafaudage portait
malheur, je déconnais pas : ça peut coûter la vie.
……Et
je suis certain que Richard Brautigan est d’accord
avec moi.