La balade de Pablo
……La
nuit s’était assise sur son pare-brise et pas une
étoile ne brillait sur sa croupe obscure. Ni étoile, ni
lampadaire, ni même un trait de lumière laissant supposer
que le coin fut peuplé.
……Les
phares éclairaient faiblement une route égale. Elle était
ainsi depuis qu’il avait quitté la ville. On eut dit
qu’elle se déroulait dans la nuit au fur et à mesure
de son avancée, linéaire, identique.
……Ce
qu’il y avait de chaque côté ? Il n’en
savait rien. Campagne, désert, Mars ? Il s’en
foutait. Ce qu’il désirait c’était laisser tout
cet inconnu derrière lui et rejoindre Lucille.
……Il
alluma une cigarette, et, à la faveur de la flamme du
briquet, se mira un instant dans le rétroviseur. Merde, il
avait vraiment une sale gueule. Pas rasé, échevelé, sale,
fripé, et il lui semblait bien qu’il puait.
……C’était
ça : il puait. Il baissa la vitre pour rafraîchir
l’habitacle. La touffeur de la nuit entra sans se
faire prier, bientôt, il sua abondamment.
……Il
haussa les épaules comme pour accepter, se cala plus
profondément dans son siège et bras à la portière, il
songea à Lucille. Il l’imagina préparant le repas
pour son retour, dressant la table, allumant les
chandelles, et sagement l’attendant en se balançant
sur le rocking-chair de la véranda. Elle portait une robe
légère, une robe à fleurs et fines bretelles, celle
qu’il lui avait offerte lors de sa dernière visite.
Dessous, elle était nue. Il vit ce corps tendu vers lui, il
le sentait presque. Bon Dieu, le temps lui pressait de la
serrer dans ses bras.
……Lucille
sentait bon de partout. Ouais, où que tu y fourres le nez,
un doux parfum t’enivrait. Un parfum suave et sucré
qui te collait aux narines et te balançait vers les
étoiles. Lucille c’était du loukoum, odorante dehors,
dedans, chaude, tendre, et sitôt que tu y plantais les
crocs, t’avais qu’une envie : recommencer.
……Ils
s’étaient rencontrés par hasard. Par hasard, parce
que ni l’un ni l’autre n’étaient sensés
se trouver là. Par hasard donc, et dans un magasin de
lingerie. Elle ne cherchait rien de particulier et lui
s’était trompé d’entrée, ce qui fait
qu’un matin de mai, ils tombaient l’un sur
l’autre, pile devant un lot de porte-jarretelles
suspendus et soldés. Autant qu’il se le rappelait,
des porte-jarretelles, il y en avait de toutes les
couleurs, de toutes les tailles, de tous les genres :
du cuir à la dentelle, du coton aux strass en passant par
des tissus fashion :
les porte-jarretelles en toile de parachute.
……Elle
……—
T’as vu mes porte-jarretelles en toile de
parachute ?!
……Lui
……—
Sans blague, c’est du parachute ?
……Elle
……—
100% parachute, et pas n’importe lequel !
……Lui
……—
Ha ouais ?
……Elle
……—
Ouais, c’est du parachute recyclé.
……Lui
……—
Recyclé ?
……Elle
……—
Il a fait la Bosnie, l’Afghanistan,
l’Irak…
……Lui
……—
Ho putain !
……Elle
……—
On est comme ça nous, les femmes modernes, on recycle, on
s’implique, on se bat. On mettra le monde sans dessus
dessous un de ces quatre matins… Bon, sinon comment
tu me trouves ?
……Lui
……—
Ho Putain !
……En
réalité, ça ne s’était pas passé comme ça du tout.
Non, rien à voir.
……Et
d’ailleurs, faudrait qu’il se surveille.
C’est vrai, qu’est ce que c’était que
cette manie d’inventer à tout bout de champ,
d’altérer les événements, de les mettre à sa sauce.
Hein, c’était quoi cette manie ? Elle
n’était certes pas récente, mais ces derniers temps,
tout de même, il trouvait qu’elle lui bouffait la
vie. Au boulot, rentré du boulot, saoul, à jeun, seul, en
compagnie, qu’importe, il déraillait, se racontait
des histoires.
……À
grands coups d’aiguilles, Pablo brodait.
……—
Hum, fit Pablo en enfournant sa main dans la boîte à gant
d’où il sortit une canette de bière tiède.
……Comment
cela s’était-il passé déjà ?
……Lui
……—
Mademoiselle, permettez-moi de vous inviter à forniquer.
J’en crève d’envie, vous êtes
si…si…si…si…
……Elle
……—
Pardon ?
……Lui
……—
T’es bonne !
……Elle
……—
Charmeur va.
……Lui
……—
T’es vraiment bonne !
……Elle
……—
OK, on fornique !
……Lui
……—
Où ?
……Elle
……—
Là ! Dans la cabine d’essayage ?!
……Lui
……—
La cabine d’essayage c’est bien !
……Elle
……—
Ho non, ho non, ho non…
……Lui
……—
Ho oui, ho oui, ho oui…
……Elle
……—
Ho oui, ho oui, ho oui…
……Lui
……—
Ho non, ho non, ho non…
……Eux
……"Rhooooooooooooooooooooooo"
……Hé,
mais c’était pas du tout de cette façon non plus, que
leur rencontre s’était produite. « Vraiment,
faut que tu te surveilles Pablo ! ».
……Il
but sa bière tiède à petites gorgées, puis, posément,
méthodiquement, il broya la canette d’aluminium entre
ses doigts avant que de l’envoyer valdinguer sur le
siège arrière. Il mit le feu à une cigarette, évita de se
regarder dans le rétroviseur, évita de croiser sa sale
gueule, alluma la radio et replongea dans la boîte à gants
en quête d’une autre bière tiède qu’il
dégoupilla et porta à ses lèvres.
……La
nuit défilait, sombre, déserte.
……La
F.M. balançait un vieux tube d’Elvis Presley :
« In the ghetto ».
……—
Merde, quelle belle chanson.
……Mais
oui, bien sûr ! C’était sur cet air qu’il
avait rencontré Lucille, juste devant le présentoir de
porte-jarretelles en parachute. Il lui avait dit :
……—
Vous savez, le jour où j’appris que poête ne
s’écrivait pas poête, mais poète, j’en fus tout
surpris. Je ne sais ce qui m’incitait à imaginer les
poètes sous un chapeau chinois plutôt que sous un accent
grave ? Je ne le sais pas d’avantage
aujourd’hui, toutefois, je subodore que cette
différence d’appréciation est à l’origine de
mon désaccord avec le monde. Et vous, qu’en
pensez-vous ?
……Elle
……—
J’aime cette musique, qu’est ce que
c’est ?
……Lui
……—
« In the ghetto » d’Elvis Presley. Le King.
……Elle
……—
Vous êtes sûr ?
……Lui
……—
Certain ! Je suis Directeur artistique d’une
maison de disques, c’est vous dire si je m’y
connais.
……Elle
……—
Houaaaa… Et vous l’avez rencontré ?
……Lui
……—
Qui ?
……Elle
……—
Le King ?
……Lui
……—
Un tas de fois. À Memphis, à L.A., au Grau-du-Roi, partout,
quantité de fois. Je vous raconte ça autour d’un
verre ?!
……Elle
……—
Volontiers.
……Après,
ils avaient baisé comme des possédés, toute la nuit.
……Elle
est bien cette version, se disait Pablo. Pas mal du
tout !
……Sauf
qu’il ne se souvenait pas être ou avoir été directeur
artistique pour une boîte de disques ou d’autre
chose. Qu’il suait, qu’il puait, qu’il ne
se souvenait pas non plus avoir rencontrer Lucille dans ces
circonstances-là.
……Pablo
était fatigué, bien quinze heures qu’il conduisait
dans cette putain de nuit, et dans le désert encore. À part
la bière, il n’avait rien avalé d’autre depuis
qu’il avait pris le volant et ça lui chiffonnait
l’estomac. Il se ralluma une clope avec la précédente
et se concentra sur la route. Elle n’avait pas
changé, pas variée d’un pouce, identique, linéaire,
désespérément rectiligne.
……Lucille,
tu es si belle m’attendant assise sur ton
rocking-chair, nue sous ta petite robe à fleurs. Lucille.
Me lâche pas Lucille. T’en va pas. Attends, je me
souviens, nous nous sommes heurtés, rencontrés de plein
fouet, et tu m’as dit :
……—
Pardon, je ne vous ai pas vu venir.
……—
Non, c’est de ma faute, mille excuses. Mais vous
saignez Mademoiselle.
……Et
tu saignais Lucille. Au coin de tes lèvres s’ouvrait
une cascade de sang qui dégringolait, vertigineuse, et
plein de petits éclats lumineux scintillaient dans son
bouillon, tapissaient ma vision de frétillants poissons
d’argent. Je t’ai offert un mouchoir et tu as
souri, et c’était bon Lucille.
……Toi
……—
Merde, mais il ressemble à un porte-jarretelles votre
mouchoir ?! …En plus, il sent le
poisson ?!
……Moi
……—
Le poisson d’argent !
……Et
tu me souris.
……Et
tu m’aimes.
……Et
je t’aime.
……Et
nous serons heureux, et nous aurons une chiée de marmots.
……Voilà,
c’était exactement ainsi que Pablo avait rencontré
Lucille. Exactement ainsi qu’ils avaient commencé à
s’aimer tous les deux. Exactement pourquoi, il
roulait dans cette foutue nuit de désert. Exactement parce
que sa Lucille, il en avait besoin. Exactement parce
qu’il n’avait besoin que d’elle.
Exactement ! Exactement pour cette raison qu’il
ne retournerait pas en arrière Pablo, jamais, plus jamais.
Parce que fallait la voir sa Lucille quand elle faisait
dégringoler sa robe à fleurs à ses pieds, qu’elle
roulait du cul, des hanches, des seins, qu’elle te
collait tout ça sous le nez et les faisait naviguer
jusqu’au mal de mer. Grand Dieu. Et qui
t’enlaçait, te serrait contre elle, se faisait
respirer, un peu, et te repoussait, joueuse, avant que de
te reprendre et de se coller contre toi comme le rêve colle
à la réalité.
……Fallait
la respirer Lucille, pour y croire.
……Lucille
sentait le paradis avec des pommes partout.
……Lucille…
……—
Lucille… répéta Pablo en cherchant une autre bière
dans la boîte à gants.
……Il
n’en trouva pas, mais découvrit en place ses
médicaments. Il garda la boîte en main, maudit une fois de
plus le désert et s’alluma une cigarette en espérant
que Dieu ou n’importe qui d’autre mette un
hôtel sur sa route.
……Pablo
rêvait d’une douche, de fringues propres, d’un
repas chaud, d’une bière fraîche, d’un
téléphone pour prévenir Lucille qu’il aurait du
retard, de dormir, de réfléchir…
……Lucille…
……Pablo
n’avait bien évidemment pas le numéro de Lucille,
mais peu lui importait, au réveil, il lui en inventerait
un. Puis, faudrait qu’il pense à lui trouver un bled
où elle crécherait. Un qui n’existait pas, pour ne
jamais tomber dessus. Et aussi se décider pour la couleur
de ses cheveux, Lucille était-elle blonde, rousse ou
brune ?
……Il
balança ses médicaments pas la fenêtre. Il en avait rien à
foutre de cette merde qui lui flanquait des aigreurs
d’estomac et l’empêchait de voir Lucille. Plus
jamais, il ne l’oublierait. Il le sentait, Lucille,
il ne pouvait plus vivre sans elle.
……—
Je suis libre ma belle, murmura-t-il, j’arrive.
……Il
décida qu’elle était brune.
……En
brune, Lucille, c’était une sacrée jolie fille.
……Et
toujours pas d’hôtel à l’horizon.