La mer
……—
Racontes moi la mer.
……—
Tu préfère pas plutôt de la blanquette de veau ?
……—
Aussi ! Mais raconte.
……—
Laquelle ?
……—
Celle de ton choix !
……Et
nous mettons la table en réfléchissant.
……La
mer, ça tangue bien sûr. Ça tangue même drôlement, mais à
part ça, que dire ?
……Voyons :
assiette, fourchette, couteau, poivre, sel, la mer…
……Celle
de juillet bastonnant les bords de quai. Celle de laquelle
débarquent des cohortes de touristes les poches pleines de
billets. Verts les billets, s’il vous plait. Papiers
fripés à échanger contre baisers salés, jeunes, très
jeunes, noirs, blancs, jaunes… Une terre tropicale
et la mer, bien sûr, tout autour.
……Verre…
……Ou
celle émeraude, transparente, et au fond du sable
blond comme un désert. De loin en loin ; une grappe
végétale, un bouquet de vie, une tripotée d’espèces,
une constellation de nageoires, de pinces,
d’écailles. Celle-ci défilant sous l’étrave
ressemble à ces bibelots pour touristes, ces paysages
marins coulés dans de la résine desquels s’échappent,
immobiles, une étoile bleue de mer, un espadon, une
amphore…
……Ou
cette autre en acier. Trempée bien sûr. Coléreuse,
tempétueuse, qui rechigne, qui tabasse, qui malmène, se
démène, pour la nuit tombée s’adoucir, retombée. La
nuit tombée tout tombe ; la mer, le vent, le moral du
marin, les godets de rhum, le marin…
……Serviette…
……Il
en est une sur la lune dite De la tranquillité. Une mer
sans eau, forcément c’est tranquille. C’est une
mer abstraite, une vue de l’esprit, une vue de la
terre.
……Mer
Méditerranée avec l’accent sur port et accents sur
vagues…
……Ou
Mer Rouge aux eaux malfamées, sillonnée de pirates aux
sourires cruels cousus aux coins des lèvres,
l’œil torve, l’autre sous bandeaux, les
cheveux rangés dans un bandana, jambe de bois, chemise à
fleurs, short australien, et dans les mains ; une
Kalachnikov rutilante. Le pirate vit avec son temps. En
réalité elle n’est pas Rouge, le pirate ne saigne pas
la clientèle aux quatre veines ni aux quatre vents.
……Ou
celle qu’on voit danser le long…
……Quelque
part sur la ligne d’horizon, attend une femme. Elle
est debout sur un quai, sa robe, ses cheveux claquent au
vent. Elle se mord les lèvres jusqu’au sang, plissent
les yeux. Elle est anxieuse, se tend, attend. Mains nouées,
elle pleure.
……—
Eau de mer, pleurs de terre.
……—
Un beau début pour une nouvelle !
……—
Ou une belle fin !
……Nous
réfléchissons.
……Moi
et moi, soudain silencieux, réfléchissons et plongeons la
tête dans notre assiette.
……Lorsque
je suis seul, je suis deux. J’ambivale, ça aide.
……Pour
créer, je veux dire.
……Non,
plutôt celle-ci : ronde, blanche, crémeuse, dans
laquelle baignent les grandes terres de Viande, les îles
Pomme de terre, les dangereux récifs Carotte.
……Des
embarcations en forme de grain de thym la parcourent,
bringuebalées par les vents Fourchette, les lames de fond
Couteau. Là, un monstre marin en rondelles d’oignon,
un monstre ancestral accouché par la création, quasiment un
Dieu, se dore le bulbe. Ici, une feuille de laurier crée un
pont entre deux continents. Plus loin, les îles vertes
Persil sont menacés d’inondation,
d’ensevelissement, de disparition. C’est une
jolie mer, presque nacrée, avec plage de faïence tout
autour, plage fleurie. C’est une mer capricieuse,
prête à vous mettre une saucée.
……—
Et cette femme ?
……—
Quelle femme ?
……—
Celle de tout à l’heure, celle qui pleure ?
……Elle
se tient en bout de quai. Le plus avancé du port de
Cartilage en Haut de Côtes ; une île gigantesque,
presque un continent. Elle domine les flots, elle attend,
elle pleure, elle prie. Elle invoque la trinité créatrice
des mondes de la Blanquette : Veau , Blanc,
Beurre. Elle est un peu ivre, chancelante. Blanc se
manifeste par bourrasques, Veau tangue, Beurre glisse. Elle
hésite à se laisser aller dans la crème,
s’abandonner, mourir. Son marin d’amoureux
n’est pas rentré, bien cinq minutes qu’il est
parti.
……—
Une tragédie ?
……—
Une tragédie poignante, avec de l’amour, de la haine,
et une intrigue.
……Car
le roi de Girofle — un mec sans arrêt sur les dents
— convoite la belle, la douce, la rousse enfant de
Haut de Côtes. Pour la séduire, rien ne l’arrête,
rien n’est trop beau pour elle. Hier, il jetait à ses
pieds ses parfums tropicaux, ses exhalaisons exotiques,
mais rien à foutre, la belle ne l’aimait pas, ne
l’aime pas. Elle lui préfère un caïeu de marin, un
dur à cuir, un type à l’odeur familière avec un bon
gros germe, un mec, un vrai, un tout droit tombé des nues.
……—
Une tragédie sur la différence, l’intégration ?
……—
Une tragédie sociale !
……Fou
d’amour, désespéré, le roi Girofle éloigne le marin,
l’envoie dans des contrés inconnues, dangereuses,
poivrées, salées, froides. Là-bas, nul ne survit. Les vents
Fourchette y sont très violents, les lames Couteau
déferlent, s’enchaînent comme une mécanique
infernale. Sans parler des raz-de-marée Pain qui, —
paraît-il — laisse après leurs passages un vide au
milieu de la mer, comme du néant qui peinerait à se
refermer.
……—
Non ?
……—
Si !
……Le
roi de Girofle espère que Caïeu n’en reviendra pas.
Aux dernières nouvelles son embarcation s’était
brossée sur les récifs Carotte dans les parages de la
circonférence Ouest, côté carafe. Son rival est dans la
panade, à peu de chance de s’en tirer.
……À
bien y réfléchir, c’est certain. Affaire classée.
Caïeu n’est plus.
……—
Mais ?
……—
Mais !
……Mais
Caïeu est ! Est même l’unique survivant du
naufrage. L’équipage a sombré corps et âmes, avalé,
dilué dans la mer Blanquette. Tous ont péri, excepté Caïeu.
Le naufragé s’agrippe à un brin de laurier, il
dériva, dérive, dérivera, épuisé, vidé, mais vivant. Quoi
qu’il ait un mauvais pressentiment parce que sa vie
défile devant ses yeux.
……Il
avait été graine, et bien qu’il ne s’en
souvienne plus c’est par cette étape que débute sa
rétrospective. Sans doute est-ce important.
……C’est
important ! C’est confus, vague, mais ça défile.
……Puis
il avait été jeune pousse verte, tendre et légèrement
corsée. Cette période-là défile aussi rapidement
qu’elle l’avait fait à l’époque. Quelques
regrets plus loin, il en est au déracinement. Ça avait été
difficile le déracinement. Après, il avait vécu en société,
en tresse. Ça ne se passait pas si mal. Enfin ça ne
c’était pas si mal passé.
……Mais
un jour, – hier — alors qu’il suspendait
au troisième depuis des lustres et ne se souciait de rien,
pépère, on l’avait délogé et embarqué avec
d’autres. Hier, il perdait tout, jusqu’à sa
chemise. Ensuite…
………
Ensuite il avait eu chaud au cul, c’était cuité au
vingt blanc. Et… et il ne se souvenait plus de rien.
……Lorsqu’il
s’était éveillé, il découvrait le sourire de la fille
de Haut de Côtes et une tripotée de déconvenues.
D’abord, elle ne le branchait pas plus que ça la
fille de Haut de Côtes. Elle n’était pas, mais alors
pas du tout son genre. En réalité, Caïeu préférait le roi
Girofle, son exotisme, son clou.
……—
Une tragédie sociale et mœurs ?
……—
J’ouvre à une clientèle plus large !
……L’étonnement
passé, Caïeu avait vu ce nouveau monde comme une
résurrection, une seconde vie, une deuxième chance ou un
truc du genre, et se retrouver si prés de la fin…
Forcément, il rage, il écume, il pousse la crème, repousse
l’Histoire, se bat…
……—
Un peu d’héroïsme c’est bien aussi.
……—
Ce qu’il y a, c’est que ça refroidit.
……—
Sa lutte n’en est que plus belle.
……Le
voici qui rassemble ces dernières forces, lâche son bout de
laurier et nage vers un quart de champignon de Paris plus
en adéquation avec l’idée qu’il se fait
d’un radeau. Il souffre, halète, il y est presque
et…
……—
…Et j’ai faim.
……—…
……—…
……Quelquefois,
moi et moi ne trouvons rien à penser…
……Ou
à nous dire…
……Et
inversement.
……—
…
……—
Bon d’accord. Fin !
……Le
valeureux Caïeu sombre. Le roi de Girofle se fait dévorer,
empire y compris. Miss Haut de Côtes court en tous sens,
lutte, mais la trinité punit sans façon, déchaîne ses
plaies ; vents, lames, raz-de-marée, et finalement la
belle succombe à son tour.
……Un
verre de rouge les pousse vers l’au-delà.
……—
…Et donc, pas le plus petit début d’une
histoire, encore moins celui d’une nouvelle.
……—
Retour à la casse départ.
……—
Les nouvelles, c’est chiant !
……—
Surtout pour réussir un début.
……—…
……—
Pourquoi, lorsque l’on est seul, on se retrouve
deux ?
……—
…Une nouvelle philosophique dont les héros seraient
le corps et l’esprit ? L’alter et
l’ego ? Un truc burlesque !?
……—
Ou une tragédie sur la vie : l’ambivalence
de la création, le mal être de l’auteur, sa dualité
assumée, ou pas, ou peu, ou plus, ou peut-être …
……—
Les maux pour les mots ?
……—
Et inversement !
……—
Pas mal… En tous cas, ça peut faire un bon début.
……—
Ou une jolie fin.
……Voyons…
……Mousse
au chocolat.
……Au
cœur des noires nébuleuses, les âmes se tiennent à
carreaux et…