Babylone sous les bombes
(1)
[L’avant-guerre]
J’ai
étudié longtemps, très longtemps, brillamment, très
brillamment, si brillamment qu’au bout du compte,
cela m’a enseigné une vérité absolue : je
n’étais pas fait pour le métier auquel je
m’étais destiné, n’en avais aucune envie.
Alors, j’en ai exercé d’autres, ici,
ailleurs, quantité, et comme bien sûr, je n’étais
pas davantage fait pour eux qu’ils étaient faits
pour moi, cela m’a conduit au sommet de la
pyramide des institutions publiques. Cela a fait de moi
un être privilégié, d’ailleurs c’est bien
simple, même si je les partage avec beaucoup,
j’hésite à vous avouer les avantages qui sont
miens.
J’en
éprouve même un peu de honte
J’œuvre
pour un consortium gigantesque, un consortium qui
jamais ne délocalisera, qui jamais pour des questions
de coût, n’ira chercher main-d’œuvre
ailleurs, et qui, par-dessus le marché, me laisse du
temps libre, plein.
Je
suis de l’élite commune.
De
temps à autre, je signale au consortium que je suis
toujours en son sein, au moyen de mon choix, je pointe
présent : courriel, courrier, téléphone…
Tout est bon, le consortium n’est pas très
regardant.
J’ai
la belle vie.
Celle
d’un chômeur.
Évidemment,
ça n’a pas non plus que des avantages, dire que
je suis bien payé serait un mensonge, sans parler que
l’ancienneté n’est pas prise en compte, ce
serait même plutôt l’inverse, et puis, comme tous
ceux du consortium, je suis chassé par la concurrence
« rue ». Faut que je fasse gaffe, la rue sans
cesse recrute, sans cesse embauche, peut un de ces
quatre me refourguer un chien, un litron de rouge et un
bout de son trottoir, le tout joliment emballé dans un
contrat à durée indéterminé.
J’ai
la belle vie dangereuse
Et
du temps libre, donc.
Pour
pallier la générosité déclinante du consortium, pour
contrer les propositions de la rue et pour quelques
billets, je débarde trois jours par semaine chez un
grossiste du coin. Jusqu’aux premières lueurs de
l’aube, je vide les camions de leurs denrées
fruitières en cageots, cagettes et autres caisses. Je
joue du chariot comme personne : j’ai le
diable au corps moi.
Le
diable au corps.
Elle
est bien bonne !
Et
pendant mon temps libre, je joue des mots.